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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/955

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Voilà ce qui ne s’était vu jusqu’ici ni en France ni en aucun pays. M. le ministre de la guerre appelle cela bravement créer l’unité sociale par la fusion des classes sous le drapeau. Il peut être tranquille, l’unité sociale est créée en France. Ce qu’il propose, ce qu’on propose avec lui c’est tout simplement l’unité par l’abaissement organisé. C’est la suspension pendant trois ans de l’éducation scientifique, littéraire, artistique de toute une partie de la jeunesse de France ; c’est une irréparable perte pour ce qu’on peut appeler le capital intellectuel du pays, pour cette civilisation nationale, que M. Mézières défendait ces jours derniers encore, avec une chaude et généreuse éloquence, en refusant d’avance son vote à une loi qu’il a justement qualifiée a comme une menace pour la grandeur de notre pays, comme un danger de décadence pour la patrie française. »

Si, du moins, ces réformateurs à outrance pouvaient se flatter de pousser jusqu’au bout la rigueur de leur système, de réaliser cette égalité absolue qu’ils rêvent, ou comprendrait encore jusqu’à un certain point cette étroite obstination de secte ; mais ils ne le peuvent pas visiblement : ils ne le peuvent pas, parce que, même avec la réduction du service à trois années, il n’y a pas de budget qui puisse suffire à l’incorporation de trois contingens entiers, parce qu’il y a des nécessités auxquelles on ne peut se dérober, parce qu’il y a la nature des choses. Et alors, que font les réformateurs ? Ils établissent la règle, comme ils le disent, et ils se sauvent par des exceptions, par des dispenses, par des subterfuges. On allonge la taille réglementaire des conscrits pour diminuer le contingent. M. le ministre de la guerre a ses catégories de non-disponibles, qu’il défend vigoureusement. La commission étend les exemptions pour les soutiens de famille, et même elle avait imaginé d’assimiler aux soutiens de famille ceux qui se trouveraient « dans une situation jugée digne d’intérêt, » — ce qui était tout simplement mettre l’arbitraire le plus complet dans l’administration des dispenses de service. La commission ne craint pas de multiplier les exemptions, c’est-à-dire, après tout, de déroger à l’égalité, pourvu, bien entendu, qu’elle atteigne les professeurs, les futurs avocats et médecins, les élèves des Écoles des beaux-arts et des sciences, surtout les séminaristes. En d’autres termes, la commission fait à peu près le contraire de ce qu’elle devrait faire : elle ne tient compte, dans les dispenses, que des intérêts privés lorsqu’elle devrait ne considérer que l’intérêt public. Qu’en résulte-t-il ? C’est que, depuis quinze jours, on se débat au milieu de toute sorte de contradictions pour arriver à une œuvre informe qui ne résiste pas au plus simple examen, et la confusion ne fait que s’accroître à mesure que la discussion se prolonge. Le gouvernement cependant laisse faire, ou du moins il n’est représenté dans ces débats que par M. le ministre de la guerre, qui prête les mains à tout ce que la commission propose. M. le président du conseil, qui