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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/95

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une somme de 112,000 francs à l’œuvre qu’il avait adoptée. Le peuple de Paris ne devra pas oublier le nom de M. Beaudenom de Lamaze, qu’il n’a sans doute jamais entendu prononcer : c’est celui d’un homme qui lui a voulu du bien et qui lui en a fait.

Au courant de l’été 1879, l’Hospitalité de nuit était donc en possession de deux maisons pouvant abriter ensemble trois cents personnes et ce fut un grand secours pour la population, car on allait avoir à lutter contre les rigueurs d’un hiver exceptionnel. On se rappelle ce mois de décembre implacable, où, à la suite d’un ouragan qui ensevelit nos rues sous la neige, le thermomètre tomba et se maintint pendant vingt-neuf jours à plusieurs degrés au-dessous de zéro [1]. Le froid centuple la misère ; les travaux extérieurs sont suspendus, le sommeil en plein air est meurtrier, les petits enfans n’ont pas encore, les vieillards n’ont plus la force de vivre ; la mort passe et fait ses récoltes. On fut troublé de tant de souffrances. Comme toujours, la presse quotidienne sonna la diane de la charité et réveilla les cœurs. Le Figaro, qui a l’habitude d’arriver « bon premier » dans les courses de bienfaisance, provoqua des souscriptions, les recueillit, ouvrit des chauffoirs publics dans les boutiques en location et, voulant avoir son dortoir à lui, fit organiser et meubler un vaste local au boulevard Voltaire, n° 81. Lorsque l’hiver fut apaisé, les lits et les meubles qui avaient servi à outiller cette hôtellerie transitoire furent donnés par le Figaro à l’œuvre de l’Hospitalité de nuit ; valeur totale : 23,357 fr. 40. C’est à l’aide de ce mobilier et du legs de M. Beaudenom de Lamaze que l’on put installer une troisième maison qui est celle de la rue Laghouat, dans le quartier de la Goutte-d’Or. C’était l’établissement d’un loueur de voitures ; les écuries, les remises, les greniers à fourrages furent divisés en dortoirs, en salle d’attente, badigeonnés, bétonnés, plant chéiés, et cent cinquante nouveaux lits furent occupés chaque soir.

Dans le principe, une société civile s’était formée pour veiller aux intérêts matériels de l’œuvre ; cette société s’est dissoute lorsque l’Hospitalité de nuit fut reconnue établissement d’utilité publique par décret présidentiel, en date du 11 avril 1882. M. Goblet, ministre de l’intérieur, a dit à la chambre des députés : « que l’Hospitalité de nuit est une des œuvres les plus excellentes que connaisse la charité publique à Paris. » Le ministre a eu raison ; mais la langue lui a fourché à son insu, et il a attribué à la charité publique, c’est-à-dire administrative et budgétaire, ce qui est le fait de la charité privée. Erreur n’est pas compte, et il est certain

  1. Le 7 décembre, 13 degrés ; le 10, 17 degrés ; le 16, 14 degrés ; le 17, 16 degrés ; le 21, 14 degrés ; le 27, 14 degrés. A l’observatoire de Montsouris, le minimum a été de 13° 9.