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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/848

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distinguaient toutes les classes et tous les rangs ? S’est-on imaginé détruire les distinctions sociales ? Je crains que ce ne soit la distinction elle-même qui ait souffert de cette réforme. Peut-on imaginer un ensemble moins harmonieux qu’une réunion d’habits noirs ? J’ai entendu des maîtresses de maison nous dire chaque fois qu’elles nous faisaient l’honneur de nous inviter : « Surtout, venez en costume. N’allez pas vous affubler de cet horrible habit noir que portent nos seigneurs et maîtres ; n’allez pas suivre nos modes. » Et nous avons été toujours félicité sur la beauté de notre costume ; j’ai entendu vanter l’éclat de nos couleurs, la richesse de notre soie et l’imposante élégance du costume.

Chose infiniment curieuse ! tout le monde regrette la disparition des costumes et personne n’a l’idée de les rajeunir. On se console avec les bals costumés, une des plus ravissantes inventions des plaisirs mondains, et des plus utiles en même temps. J’y ai vu des gentilshommes de toutes les cours des règnes passés, depuis le siècle de François Ier jusqu’aux derniers jours de la monarchie, où commencent les décadences… du costume. C’était un cours d’histoire générale vraiment féerique ! et comme ces hommes étaient devenus subitement distingués, nobles, fiers, grands, ainsi qu’il convient à des hommes !

Je ne parle pas du sexe féminin qui, heureusement pour la société moderne, n’a pas abandonné ses charmantes toilettes. La mode en change les dessins assez souvent ; mais elle ne les détruit pas, et ressuscite quelquefois les anciens modèles sans qu’on y trouve à redire. Les femmes n’auraient jamais eu l’idée de s’imposer un uniforme de société ; comment ont-elles pu laisser aux hommes la possibilité de l’adopter ? Elles aiment les brillans costumes et elles se plairaient à les admirer. C’est un point d’interrogation que j’ai placé souvent devant l’esprit de mes interlocutrices et qu’elles n’ont jamais pu résoudre à ma complète satisfaction. L’une d’elles cependant m’a fait observer que l’habit noir était beaucoup plus commode pour en changer ; elle a remarqué que le costume définissait autrefois les partis politiques et que si cette mode avait subsisté, les hommes se ruineraient en costumes. « C’est seulement depuis la révolution française, a-t-elle ajouté, avec un sourire. Comprenez-vous, monsieur le mandarin ? » Il était inutile de me le demander, car la réponse ne manquait pas d’à-propos.

Il m’a été donné de voir de grands bals officiels et d’assister à la prise d’assaut des buffets. C’est curieux au plus haut point, et si je n’avais été exactement renseigné sur la manière dont on mange dans le grand monde officiel, j’aurais pu écrire sur mes tablettes, au chapitre : de l’Étiquette, la phrase suivante : « Les personnes composant la classe la plus distinguée, lorsqu’elles sont admises en