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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/846

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d’éblouissement. Je suis un admirateur passionné de l’esprit. C’est la seule chose qui distingue, et qui suffise. On se lasse de tout, excepté de cela. Quand il tarit chez les autres, on en garde encore une petite provision, et il console de la société d’un tas de gens qui ne sauront jamais rien de ce que vous sentez.

L’esprit est très aristocrate : il est indulgent pour le bon sens tout simple et qui se sait terre à terre, mais quel est son dédain pour cet esprit pédant, multicolore, emprunté, étiqueté, qui ressemble à un blason acheté ou à une décoration trop étrangère ! Les iemraes ont un flair pour le connaître quand il est authentique, et j’aurais compris qu’on les consultât sur le choix des académiciens. Avoir la voix des femmes, quelle n’eût pas été la gloire d’appartenir à l’illustre compagnie ! J’ai vu des réunions très suivies, mais où l’on savait trop que l’on se réunissait. Chacun avait eu soin de polir monsieur son esprit et d’essayer ses ailes. On préparait d’avance ses mots, comme des soldats qui vont à la revue. Ces préparatifs sont excellens en stratégie ; mais l’esprit, pour faire campagne, doit battre la campagne ! La nature est son meilleur guide. Ne pas savoir ce qu’on va dire, mais c’est charmant ! C’est comme une promenade on ne sait où, où il vous plaira ; on est certain d’avance de ne pas avoir vu ce qu’on va voir, on découvre. Mais avoir préparé d’avance ses surprises pour se surprendre soi-même ; avoir brossé un décor à la hâte et le présenter comme une inspiralion, c’est digne d’un faiseur de tours.

L’esprit n’a de bonheur que dans le naturel, l’inattendu ; c’est le frère jumeau de la vérité, cette grande inconnue que les Occidentaux ont faite si séduisante qu’on perd son temps à la regarder et à lui faire des complimens ! Je n’ai pas aimé les sociétés mélangées ; elles sont devenues à la mode, mais c’est un tort. Dans un salon très distingué du noble faubourg, j’ai vu des réunions de personnes appartenant à des classes très différentes. Tout le monde y avait de l’esprit ou un talent, chacun accordait son instrument. Celui-là, professeur très admiré, [répondait à des définitions, c’était son cours en miniature ; après ses réponses les invités semblaient se recueillir un instant, et les : « Très bien ! » s’unissaient aux : « C’est très juste ! » Un soir on demanda, je m’en souviens, au célèbre académicien la définition de la modestie. Il répondit qu’elle naissait du sentiment que nous avions de notre exacte valeur. Nous avons tous admiré la justesse et la profondeur de cette pensée.

Il y avait aussi, dans ce salon, un comédien qui représentait l’esprit des autres avec une immense assurance. J’ai été étonné que ce personnage occupât la place d’honneur, et que des gentilshommes et des académiciens fussent relégués aux autres rangs. Nous obser-