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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/794

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7SS REVUE DES DEUX MONDES. cette quadruple assurance, et beaucoup d’économistes pensent que, dans un avenir peu éloigné, ce prélèvenaent de fr. 60 sur le salaire journalier ne rencontrera d’autre obstacle que des habitudes d’ivrognerie et de dissipation. Or, grâce à la solidarité croissante qui se manifeste dans nos sociétés modernes entre un citoyen et les autres, l’imprévoyance de l’un retombe la plupart du temps sur les autres. C’est en vertu de ce principe qu’on oblige à éclairer la nuit les voitures, à faire ramoner les cheminées pour éviter les incen- dies, etc. Si on venait à reconnaître un jour qu’il y a un intérêt majeur à rendre obligatoire l’assurance contre l’incendie, on pour- rait tout aussi bien l’imposer que l’on impose les précautions contre l’incendie. Dans l’ordre intellectuel et moral, l’état a le droit d’exiger le minimum d’instruction nécessaire à l’exercice des droits de citoyen, surtout du droit de suffrage, car nous sommes tous intéressés à ce que ceux qui partagent avec nous le pouvoir de contribuer au gou- vernement ne soient pas dans un état de servitude et d’incapacité réelles. En vertu du même principe, l’état peut, sans violer la jus- tice et au nom de la justice même, exiger des travailleurs un mini- mum de prévoyance et de garanties pour l’avenir; car ces garanties du capital humain, qui sont comme un minimum de propriété essen- tiel à tout citoyen vraiment libre et égal aux autres, sont de plus en plus nécessaires pour éviter la formation d’une classe de prolétaires fatalement vouée soit à la servitude, soit à la rébellion. Outre que le travailleur imprévoyant n’a du citoyen libre que le nom, il finit tou- jours par retomber, lui ou les siens, à la charge de la charité publique. L’état et les communes ont parfaitement le droit de prendre d’avance, au nom de tous, leurs précautions contre une charge qui finira par incomber à tous. Enfin le père de famille n’a pas plus le droit de pratiquer l’imprévoyance absolue au point de vue matériel qu’il n’a le droit de la pratiquer au point de vue intellectuel et moral, car sa famille entière sera un jour victime de celte imprévoyance, puis, après sa famille, la commune et l’état. C’est donc au nom même de la justice, de la liberté et de l’égalité, qu’on peut établir pour l’individu l’obligation d’assurer en sa per- sonne le capital humain par un minimum de garaniies. Il n’y a là aucun « socialisme d’état, » quoi qu’en dise M. Léon Say; c’est une simple précaution de tous envers chacun, et cela au bénéfice de cha- cun : les intérêts, sur ce point, sont aussi harmoniques que les droits. Ne nous laissons pas, encore ici, distancer par l’Allemagne, comme pour le service obligatoire et pour l’instruction obligatoire (1). Les économistes, — en particulier M. Leroy-Beaulieu, — n’ont (4) La seule question qui nous semble pouvoir admettre des solutions diverses, c’est de savoir si l’état doit lui-même se changer en uoe société d’assurances, ou simple- ment donner sa garantie à des sociétés particulières. Ce qui est certain, c’est que l’as-