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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/777

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priété nationale : c’est prétendre que la terre de France n’appartient pas aux Français plus qu’aux Allemands ou même aux Chinois, que le sol est le patrimoine de l’humanité entière, et non-seulement de l’hu- manité présente, mais de l’humanité à venir. Traduisez les expres- sions symboliques de l’humanitarisme dans les termes de la réalité, vous en reviendrez à dire simplement que la propriété a une por- tion individuelle et une portion collective, et que le problème social est de limiter le droit de chacun par le droit de tous. Enfin, comme le droit de tous a pour représentant l’état, la question positive que nous devons maintenant aborder consiste à déterminer, au point de vue du juste et de l’utile, les attributions économiques de l’état.

Il y a, comme chacun sait, trois grandes fonctions économiques : production, distribution et consommation. On peut classer les sys- tèmes socialistes selon la part qu’ils veulent attribuer à l’état dans chacune de ces opérations essentielles. Il existe d’abord un commu- nisme absolu qui voudrait les « socialiser » toutes les trois : non- seulement on produirait en commun les richesses, mais la consom- mation même serait collective et l’état ferait le partage. Un tel com- munisme serait, a dit Proudhon, « le dégoût du travail, l’ennui de la vie, la suppression de la pensée, la mort du moi. » Puis vient le communisme mitigé, comme celui de M. Schœfïle, qui voudrait simplement socialiser la production, c’est-à-dire changer l’état en une vaste association coopérative, possédant en commun le sol et les capitaux. C’est là, selon M. Schœfïle, la « quintessence du socia- lisme contemporain. » On nous représente ce système comme plus conforme à la justice et à l’utilité que le régime actuel. Mais d’abord, la justice veut que toute association soit libre et que les volontés, en s’unissant, gardent leur indépendance, au lieu de s’absorber entièrement dans une communauté despotique. Quant à l’utlUté, elle est ici d’accord avec la justice. Dans une société coopérative d’une médiocre étendue et ayant un objet bien déterminé , les coopérateurs peuvent sans doute avoir plus de zèle et déployer plus d’intelligence qu’un salarié à la journée : c’est qu’alors l’aug- mentation de produit résultant d’un meilleur travail ne se perd pas sur une étendue sans limites. Mais, quand on ne coopère que pour un quarante-millionième, quand on n’est qu’un numéro dans un total énorme, l’effet se perd dans la masse et l’individu dans l’état [1]. Alors les forces productrices, au lieu de se décupler, se déciment. Tous les hommes deviennent des fonctionnaires accom- plissant une tâche plus ou moins machinale. Ce serait là la fin de tout progrès industriel, car « qui aurait intérêt, demande avec raison

  1. Un socialiste catalan, M. Ruban Donaden, de Figueras, disait : « Je voudrais être appelé non plus Ruban Donaden, mai» le numéro 2,300 de Figueras, ma ville natale.»