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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/619

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pas réussi et à propos desquels on a toujours pensé que nous opposions un parti-pris contraire aux lois de la raison.

Comme je l’ai déjà dit, tout est soumis en Chine à l’examen, et l’examen porte non-seulement sur le mérite du système proposé, mais sur les avantages qu’il a procurés. Je prends pour exemple les chemins de fer. Ils n’ont pas réussi, quoique ce soit une merveilleuse manière de voyager ; mais quelque merveilleuse qu’elle soit, est-elle jugée utile ? Jusqu’à présent, non. Dès lors, elle n’est pas entreprise. De plus, l’exécution d’un tel projet apporterait dans les mœurs une grande perturbation : nous tenons par-dessus tout aux traditions de la famille, et, parmi elles, il n’en existe pas de plus chère que le culte des ancêtres et le respect de leurs tombes. La locomotive renverse tout sur son passage, elle n’a ni cœur, ni âme ; il faut qu’elle passe comme l’ouragan.

Nos peuples ne sont donc pas encore décidés à se laisser envahir par le cheval de feu ; et vraiment on ne peut trop leur en vouloir quand on se rappelle que l’Institut de France lui-même se refusa à admettre le projet de Fulton relatif à l’application de la vapeur à la locomotion des navires. Ils méritent bien autant d’indulgence que les savans de l’Académie, et même on les verrait mettre en pièce les ballons, par ignorance de la force ascensionnelle, refuser de s’éclairer par la lumière du gaz, qu’ils seraient quelque peu parens avec les Occidentaux… Ceci m’amène à dire qu’on ne convainc que l’esprit et qu’il vaut mieux démontrer par des faits évidens une vérité d’importance que l’imposer violemment en foulant aux pieds les traditions et les mœurs.

On n’accepte jamais ce qui est imposé, c’est une expérience qu’il n’est pas même nécessaire d’aller faire en Chine. En France, raconte-t-on, le peuple ne voulait pas manger de pommes de terre, parce que la pomme de terre lui était imposée : on l’avait rendue obligatoire. Le peuple n’en voulut pas ; il ne voulut même pas en goûter. Il fallut l’exemple de la cour ; il fallut même, si l’on en croit l’histoire, que défense expresse fût faite de manger des pommes de terre... et alors tout le monde en mangea. Voilà de la viaie civilisation, celle qui procède par la connaissance du cœur humain, le même sous toutes les latitudes. Que de pommes de terre on nous ferait manger si on s’y était pris de la bonne manière ! Mais on ne nous a apporté que la pomme de discorde !

Demandez à un Chinois comment il appelle les Anglais : il vous répondra que ce sont les marchands d’opium. De même, il vous dira que les Français sont des missionnaires. C’est sous chacun de ces deux aspects qu’il les connaît, et on comprendra aisément qu’il garde dans sa mémoire un souvenir ineflaçable de ces étrangers,