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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/460

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un peu vos voitures ! Place aux honnêtes femmes qui vont à pied ! » N’y a-t-il pas, dans cette déclaration de mépris, un écho de cet anathême ? Se peut-il que M. Dumas, suspect naguère de trop de tendresse, se soit endurci à ce point ? Hélas ! M. Dumas n’en peut mais ; s’il ne s’agissait que de lui, la pauvre fille aurait encore du recours, et je gage qu’après avoir murmuré à son oreille : « Dors en paix, Marguerite ! il te sera beaucoup pardonné parce que tu as beaucoup aimé, » l’auteur n’aurait pas le courage de lui dire, en prenant une grosse voix : « Hors du mariage point de salut ! » Mais ne voyez-vous pas que ce chapeau n’est point un chapeau ordinaire ? C’est le couvre-chef du juge, qui, une fois couvert, ne connaît plus personne. M. Dumas tout seul n’est pas en jeu dans cette affaire. A cette crudité de vertu qui se marque en chaque parole, à cette rodomontade d’une pudeur qui prend des attitudes, on devine le rôle et la fonction. De même que le héros impersonnel de Barrière crie à tout venant : « Je ne suis plus Desgenais, je m’appelle la raison ! .. Je ne m’appelle plus Desgenais, je m’appelle l’opinion, je m’appelle le monde ; » de même ici, le dramaturge peut dire : « Je ne suis plus Dumas, je suis la loi sociale, » — et en effet il le dit : « La société et la famille n’interviennent et ne peuvent intervenir que cette fois-ci dans cette pièce ; il faut qu’elles y aient toute l’autorité, toute la cruauté même qu’elles doivent avoir finalement en face de situations comme celles-ci. » Aussi, quand M. Sarcey et quelques autres, pour alléger la pièce et soulager le public, proposent de tailler dans le rôle de M. Duval et de presser l’acteur, M. Dumas les déboute avec l’aisance d’un pouvoir supérieur et fort de son désintéressement ; ce n’est pas un écrivain qui défend sa prose, mais un magistrat qui maintient l’intégrité du droit écrit : « Ce n’est qu’à des déductions implacables, ce n’est qu’à d’irréfutables vérités que l’amour de Marguerite doit se rendre. Il n’y a pas à couper, et c’est comme Lafontaine le joue maintenant que le rôle doit être joué. »

Voilà qui est net : il ferait beau voir que, sous prétexte d’agrémens et pour épargner les paresseux de l’audience, on ménageât des éclaircies dans le texte juridique ! M. Sarcey et les autres sont remouchés de la bonne manière : ce qui m’étonne, à vrai dire, c’est qu’ils aient fourré le nez là. Savent-ils si peu de quelle humeur est M. Dumas aujourd’hui ? Ce morceau qu’ils attaquent, il était certain, par avance, qu’il serait le plus précieux au jugement du maître : au besoin, l’auteur du Demi-Monde et de l’Ami des femmes, de la Visite de noces et de la Femme de Claude ferait bon marché de tout le reste de sa première pièce ; dites que dans le commencement de l’ouvrage, Armand est froid et ne se meut que par des ressorts, Marguerite ne parait ni vraiment courtisane ni vraiment amoureuse ; le manège scénique est gauche et forcé ; le quatrième acte est paralytique et le cinquième est sec comme pendu… soit !