Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/453

Cette page n’a pas encore été corrigée


Quelque sévère que soit le jugement qui résulte de ce seul exposé des faits, nous n’aurions assurément aucune raison de le récuser, si toutefois il s’appuyait sur des preuves certaines. Mais M. Forneron se contente ordinairement d’affirmer. Et des affirmations ou même des commencemens de preuves, une lettre irritée de Puisaye, un billet de Charette que personne n’a vu, ne suffisent pas en pareille matière. Il y a des accusations que l’on ne formule pas sans être tenu de les prouver, et que l’on ne prouve qu’au prix d’une longue, soigneuse, impartiale enquête. M. Forneron n’a pas fait l’enquête, il n’en aurait pas eu le temps ; et cependant, son réquisitoire n’en est ni moins violent, ni surtout moins sûr de lui-même. Passons pourtant encore, ce n’est pas là le point, l’histoire exige plus des princes que des autres hommes, et comme elle permet qu’on les loue de ce qu’ils ont fait par d’autres mains, elle souffre aussi qu’on les condamne sur ce qu’ils n’ont point fait et qu’ils auraient dû faire, — sans trop rechercher qu’ils l’auraient pu. Ce qui est bien plus grave, dans une Histoire de l’émigration, c’est d’avoir pour un prince la sévérité que l’on n’a pas pour un autre, de rejeter sur un seul homme la faute de tout un parti et, en accumulant toutes les responsabilités sur une seule tête, d’en décharger arbitrairement les autres.

Autant, en effet, M. Forneron a eu soin de mettre en pleine lumière les défaillances du futur Charles X, autant il a eu soin de dissimuler dans une ombre protectrice les fâcheux défauts du futur Louis XVIII. Si cependant le comte de Provence n’a pas commis la faute de donner le signal de l’émigration, il en a commis bien d’autres, ne fût-ce que celle d’avoir travaillé le premier à la déconsidération de Marie-Antoinette et de Louis XVI ; et pour la puérilité des intrigues, ou pour l’étroitesse des idées, comme enfin pour l’incapacité de prendre une résolution, la petite cour de Vérone, de Blankenbourg, de Mittau, semble bien avoir valu la petite cour d’Holyrood. Louons donc le comte de Provence, puisque M. Forneron le veut, d’avoir été « l’unique exemple d’un prince qui se soit perfectionné dans l’exil, » mais n’allons pas épuiser sur son nom des éloges qui ne lui conviennent guère : « esprit délicat, cœur loyal, politique sensé, » de peur de paraître céder au goût de l’antithèse et sacrifier à la rhétorique la vérité de l’histoire. « Cœur loyal, » non, ce n’est pas le mot qui vient naturellement à la plume pour juger l’homme sur qui pèse le soupçon d’avoir inspiré contre « l’Autrichienne » ces pamphlets qui devaient être un jour la matière même de l’acte d’accusation d’une reine devant le tribunal révolutionnaire. Mais, du prince qui n’avait rien de plus pressé, en apprenant la nouvelle de la mort de Louis XVII, que de faire venir de France « les livres des sacres de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI, le Cérémonial français et les manuscrits de Sainctot, » il sera toujours difficile de faire un a politique sensé. » Que si d’ailleurs on nous répondait qu’après tout ce sont là matières à