Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/409

Cette page n’a pas encore été corrigée


les faits, sans haine, sans crainte aussi. L’opinion jugera* ; elle est souveraine.-


VII

Nous connaissons la physionomie très saisissable, sous sa mobilité, de M. Gambetta. Ce n’est pas un de ces types arrêtés dont les révolutions nous offrent des exemples : Brutus à Rome, Ludlow en Angleterre, Robespierre chez nous. Aucune école républicaine ne le réclamera si elle exerce envers lui une saine critique. Les partis, dont la morale est peu sévère, l’épargneront peut-être, ne distinguant pas bien, à travers ses variations, où commence l’ami et où finit l’adversaire. L’histoire sérieuse, nous osons l’affirmer, ne l’absoudra pas. L’histoire sérieuse ne se trompera pas sur son œuvre délétère. Qu’a-t-il fait pour son pays ? Démagogue aux élections de 1869, il a réveillé ces fureurs qui éclatent périodiquement dans notre histoire depuis la Saint-Barthélémy et la ligue jusqu’à la terreur et à la commune, pour épouvanter la capitale. Agitateur en 1872, il ne laisse pas une heure de repos au gouvernement qui répare les maux de la patrie, et l’ennemi campe encore sur notre territoire ! Agitateur en 1876, il provoque par sa violence ce trop coupable 16 mai, qui faillit nous jeter dans la guerre civile et qui nous a plongés dans le désordre politique où nous nous débattons. Intrigant et corrupteur durant sa longue présidence, il tente de corrompre, pour le mieux asservir, ce noble pays de France que les plus vils despotes ont bien possédé un instant, mais qu’ils fie sont jamais parvenus à avilir ni à déshonorer.

Il a, paraît-il, sauvé l’honneur de la France. Nous n’avons pas entendu une seule fois cette parole sans bondir d’indignation. L’honneur de la France n’est pas tombé à si bas prix que M. Gambetta ait pu le racheter. Il est fait de dix siècles d’histoire et il défie les coups de la fortune. L’honneur d’une génération peut souffrir ; inviolable est l’honneur de la France, Au lendemain de la catastrophe de Sedan, au lendemain de la trahison de Bazaine et de la capitulation de son armée, notre génération avait le devoir de relever nos drapeaux humiliés. Elle l’a rempli, et son sacrifice n’eût pas été inutile si M. Gambetta n’avait pas été au-dessous de la mission qu’il avait usurpée. Ceux-là ont sauvé l’honneur de notre génération, qui sont tombés sur les champs de bataille, où nous n’avons pas vu le dictateur, Coulimiers, Villepion et Loigny, Pont-Noyelles et Bapaume, Villersexel, journées heureuses, et puis Saint-Quentin, Héricourt, Le Mans, stations douloureuses du martyre de la France.