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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/386

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la révolution, et il n’y avait qu’à la proclamer. L’opposition royaliste ne pouvait pas le faire. Elle comptait au nombre de ses adhérens une partie du public éclairé de la capitale ; elle était sans influence sur la masse de la population. Elle devait accepter la révolution ; elle devait la servir pour relever nos armes humiliées ; elle ne pouvait ni ne voulait la déchaîner. L’opposition républicaine modérée était dans le même cas. Elle représentait alors cette fraction démocratique, qui, de révolutionnaire qu’elle avait été sous la restauration et sous la monarchie de juillet, s’était peu à peu détachée du jacobinisme pour se transformer, au contact de l’Union libérale, en parti de gouvernement régulier. M. Jules Favre et M. Jules Simon en étaient les chefs. Leur situation était embarrassante. Républicains, ils avaient horreur de l’empire ; modérés, ils repoussaient la violence ; les mêmes principes qui les tenaient éloignés de l’empire les attachaient à la légalité. Cela nous explique pourquoi M. Jules Favre, M. Jules Simon et leurs amis sont restés, du 9 août jusqu’au 4 septembre, dans une inaction qui a perdu notre patrie. La position de M. Thiers n’était pas moins difficile. Sans être encore républicain, M. Thiers inclinait déjà vers la république. Son état d’esprit lui défendait également de se rallier à l’empire et de provoquer à l’insurrection. Il était absolument paralysé à l’heure où il fallait agir, agir vite et vigoureusement.

Si l’opposition royaliste, si l’opposition républicaine modérée, si M. Thiers étaient condamnés à l’inaction, il n’en était pas de même de M. Gambetta. Le défenseur de Delescluze, l’accusateur du 2 décembre, l’antagoniste de M. Carnot à La Villette, le compagnon de M. Rochefort aux élections de 1869, l’ennemi irréconciliable des institutions impériales, le continuateur accepté de l’œuvre de Ledru, avait justement pour mission de conduire à l’assaut du corps législatif toutes les forces révolutionnaires de la capitale. La logique du rôle dont il s’était chargé lui prescrivait en tout temps de renverser l’empire ; au lendemain de nos désastres, elle lui en faisait une impérieuse loi. Nous savons bien ce qu’on peut nous répondre : que M. Gambetta, lui aussi, se souciait peu de recourir à la force, qu’il en avait blâmé l’emploi, qu’il était ou au moins qu’il devenait un homme de légalité. Toutes les objections seront vaines. L’homme politique n’échappera jamais aux exigences du rôle qu’il aura pris. Sa force dépendra du degré de conviction, d’audace et de persévérance qu’il mettra à le remplir.

Sur la fin de l’empire, c’était une vérité courante, non pas seulement dans le milieu révolutionnaire, mais parmi les hommes modérés, que la république seule peut sauver notre pays de l’invasion étrangère par l’enthousiasme qu’elle excite dans les masses