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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/323

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étant elle-même entourée de pillards, les occasions ne manquaient pas, et, chaque année, au temps où les blés jaunissent, les Romains étaient appelés à défendre leurs moissons ou à enlever celles de l’ennemi. Aux Èques, aux Sabins, aux Volsques, ce brigandage n’apprit rien ; les Romains, gens graves et réfléchis, y trouvèrent de continuelles leçons. Comme ils avaient pris aux uns leurs dieux et leurs rites ; aux autres, leurs fêtes, leurs collèges sacerdotaux et les insignes de leurs magistrats, ils prirent aux Sabins leurs boucliers ; aux Samnites, leurs armes ; et la guerre, qui était pour eux une étude, leur enseigna à constituer un admirable instrument de combat : la légion. Aucune des organisations militaires de l’antiquité, ni l’armée de Sparte ou celle d’Athènes, ni le bataillon sacré d’Épaminondas ou la phalange macédonienne n’est comparable à ce corps souple et nerveux, propre aux mouvemens rapides comme à l’attaque en masse, qui, chaque nuit, dans le pays ennemi, s’enfermait en un camp retranché, et le jour marchait à raison de 30 kilomètres en cinq heures, le soldat portant ses armes, des vivres pour cinq jours, et les pieux pour camper. Composée de l’élite de la population, la légion n’admettait ni l’étranger, ni l’affranchi, ni le prolétaire ; la solde lui permettait les longues campagnes, et les enseignes étaient ses dieux, numina legionis. C’est une divinité, dit Végèce, qui inspira aux Romains la légion. Les dieux n’eurent point tant de complaisance. Le même esprit qui avait constitué l’état organisa le service militaire ; la légion fut la cité en armes. Deux choses firent sa force : elle ne recevait que des hommes vigoureux, habiles à tous les exercices, propres à tous les travaux, et le plus noble des Romains ne pouvait être élevé à une magistrature qu’après avoir fait dix campagnes.

L’expulsion des rois avait coûté à Rome un tiers de son territoire et tous ses alliés. Il lui fallut cent soixante-cinq ans de combats pour retrouver les frontières qu’elle avait perdues. Elle s’était donc bien lentement relevée ; mais ce sont les lentes croissances qui font les grandeurs durables. Dans ces longues guerres, elle acquit les qualités militaires et politiques qui, plus tard, lui soumirent le monde.

La lutte contre les Samnites, où l’Italie perdit sa liberté, lui prit encore quatre-vingts années marquées chacune par d’héroïques dévoûmens ou de douloureux sacrifices pour l’affermissement de la discipline. C’est le temps des dictateurs pris à la charrue, des consuls qui reçoivent sept arpens de terre pour récompense, triomphale et où le sénat répond aux ambassadeurs de Pyrrhus victorieux : « Qu’il sorte d’abord de l’Italie, on verra ensuite à traiter, » Ce sénat, si fier dans la défaite, est, après la victoire, le plus habile des conquérans. Dans l’organisation donnée par lui à la péninsule