Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/295

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


C’est la négligence qui nous met au pouvoir de l’habitude, qu’on a appelée cyniquement une seconde nature, comme si la nature n’était pas une et identique ! C’est le respect qui, s’étendant à tous les actes de la vie, surtout les plus insignifians, en écarte les influences malsaines et opère, de proche en proche, l’œuvre patiente de l’éducation.

Confucius nous fait observer que les cinq sens tels qu’on les définit constituent des facultés, mais non pas des dons. L’homme a cependant reçu de la nature des dons, et il nous les indique : ce sont : la physionomie respectueuse, la parole douce, l’ouïe fine, l’œil clairvoyant, la pensée réfléchie. Ces états particuliers de nos facultés doivent être développés sans relâche.

La base du système philosophique de Confucius est donc le respect, comme la charité est la base de la doctrine évangélique. Le respect s’adresse aux actions, la charité aux individus, ou pour parler exactement « à son prochain. »

J’imagine, — c’est un caprice de mon esprit, — que Confucius a pu entrevoir cette charité qui crée un prochain. Mais notre moraliste n’aura pas osé proposer un but aussi parfait ; il fallait la présomption d’un Dieu pour croire à l’existence d’un prochain. Il a préféré laisser à l’homme l’initiative de la charité, et s’il lui donne la clé pour parvenir à la perfection humaine, il ne désespère pas que l’humanité n’en reçoive quelques bienfaits.

Je n’ai pas la prétention de faire un cours de religion, encore moins de convertir, d’autant que Confucius laisse chacun libre d’adorer Dieu comme il l’entend. Mais je ferai remarquer que ce système qui consiste à élever le cœur de l’homme pour diriger ensuite toutes ses pensées vers Dieu, comme une sorte de conséquence du bien moral obtenu, ne manque ni de grandeur ni de logique. Il paraît juste que l’être humain se pare de toutes les splendeurs de la vertu pour communiquer avec l’Être divin, et présenter l’adoration comme un but est une idée élevée, sublime, qui satisfait l’esprit et enchante la raison.

On m’accusera peut-être d’embellir le sujet et de ne montrer que la beauté des théories. Mon lecteur sait bien mieux que moi que les livres ont de magnifiques reliures et qu’on ne les ouvre guère ; que les préceptes ne rendent pas tous les hommes sages ; et qu’il ne suffit pas de les connaître pour les appliquer. J’ai entendu dire que notre morale était semblable aux langues mortes, qui ne se parlent plus ; volontiers on lui donnerait l’épithète d’archéologique… Mais je connais bien des morales qui ont le même sort, et les maximes de fraternité et d’égalité, voire même de liberté, me paraissent occuper davantage les arrangeurs de mots que des