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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/285

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c’était le parti-pris qui entraînait l’erreur, et je me suis promis, lorsque j’en serais un peu capable, de donner mes impressions personnelles sur la Chine, croyant que ma qualité de Chinois serait au moins aussi avantageuse que celle de voyageur pour atteindre ce but.

Rien n’est plus imparfait qu’un carnet de voyage : le premier venu représente à lui seul toute la nation dont on prétend retracer les mœurs. Une conversation avec un déclassé est un document précieux pour un voyageur. Un mécontent se fera l’interprète de ses rancunes et jettera le mépris sur sa propre classe. Toutes les notes seront faussées, il n’y aura tien d’exact.

C’est vraiment naïveté de ma part d’insister. Les Occidentaux se connaissent-ils entre eux ? Dans un même pays n’existe-t-il pas des contrées inconnues, des régions incertaines ? Les mœurs ne sont-elles pas variables comme les caractères, et, pour certains détails, n’y a-t-il pas un point précis où le silence accueille l’interrogation ? Les mœurs représentent la résultante de tous les souvenirs du passé ; c’est l’œuvre lente de tous les siècles qui se sont écoulés là même où vous voulez porter votre attention, et, pour comprendre, il vous faut connaître cette longue suite de traditions, sinon vous allez à l’aventure et votre récit n’a aucune autorité.

Il faut bien le dire : souvent le livre est fait avant le voyage, par cette seule cause que le but du voyage est le livre qui sera publié. On s’en va pour chercher trois cents pages d’impression : il s’agit bien de la vérité ! Au contraire ; ce qui doit assurer le succès du livre, c’est l’étrange, l’horrible, les plaies hideuses, les scandales ou bien les coutumes les plus répugnantes.

Mais montrer la vie simple qui s’écoule au foyer de la famille ; étudier la langue pour méditer sur les traditions ; vivre de la vie de chaque jour, en mandarin avec les mandarins, en lettré avec les lettrés ; en ouvrier avec les ouvriers, en un mot, en Chinois avec les Chinois, — ce serait vraiment se donner trop de mal pour un livre ! Et cependant, ne sont-ce pas là les conditions qu’il est indispensable de remplir pour espérer de donner quelques renseignemens qui aient de la valeur ? N’est-il donc plus nécessaire d’apprendre pour savoir ?

Je prêche des convertis : la chose est trop évidente. Le voyageur qui rencontre un géant inscrira sur ses notes : « Les peuples de ces contrées lointaines sont d’une haute taille. » Apercevra-t-il, au contraire, un nain, il écrira : « Dans ces contrées on ne voit que des nains ; on se croirait dans le pays décrit par Gulliver. » Il en est des mœurs comme des faits : constate-t-on un cas d’infanticide ? vite le carnet : « Ces gens sont des barbares ! » Apprend-on qu’un mandarin a failli à l’honneur ? encore le carnet : « Le man-