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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/283

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Il en est ainsi de l’amour dans les chants de Heine. Ce n’est d’abord qu’une plainte mélodieuse, une fanfare de triomphe, un accent d’ardent espoir qu’il jette au vent de la solitude, mais sa voix a réveillé tous les échos de la nature, qui lui renvoient l’un après l’autre ses propres paroles multipliées et prolongées, et bientôt, perdant tout étroit caractère d’intimité, cet amour s’est universalisé jusqu’à embrasser la nature entière et à prendre pour compagnons et confidens toutes les belles choses de la création. Les fleurs s’associent à sa tendresse et lui fournissent à l’envi mille sélams parfumés, les étoiles sympathisent avec ses désirs, les oiseaux chantent par avance l’épithalame des voluptés prochaines, les sources murmurent le nom chéri, l’air transparent se peuple de visions heureuses. Dans l’ivresse dont le remplit la magie de l’amour, le poète est devenu un roi qui ne voit rien qui ne l’aime, un dieu qui ne voit rien qui ne le prie. Mais tout à coup une parole cruelle ou mauvaise a retenti, qui a mis à néant toute cette illusion riante ; les oiseaux sont devenus muets, les étoiles se sont couvertes d’un crêpe de nuages, les fleurs se sont flétries et courbées, les eaux lointaines se sont précipitées avec un bruit sinistre, et il n’est plus rien dans la nature qui ne donne un signe de mort, ne fasse un geste de menace, ne siffle une insulte, une invitation au désespoir. Le roi et le dieu de tout à l’heure se sont évanouis, et il ne reste plus qu’un pauvre enfant de nature supérieure, embarrassé de son cœur, qui ne lui sert qu’à souffrir, et de son génie, qui ne lui sert qu’à mieux comprendre le néant de toute espérance et l’inutilité de tout effort généreux.

Henri Heine n’aimait pas Pétrarque, et il s’est exprimé plusieurs fois sur son compte avec le plus profond dédain. Pour toutes les raisons que nous avons dites, ce dédain n’a rien qui doive étonner, et cependant, il nous semble qu’en l’exprimant, le poète s’est fait tort à lui-même et ne s’est pas estimé à sa juste valeur. Mieux éclairé sur lui-même, il eût imité l’exemple de ces capitaines victorieux qui ne parlent jamais de leurs rivaux qu’avec estime et déférence. Si Pétrarque en effet a un rival, c’est Heine, précisément par le contraste qui les oppose l’un à l’autre, comme les deux interprètes les plus dissemblables de l’éternelle illusion qui mène l’humanité, illusion maudite ou bénie selon les siècles, qui tantôt conduit au salut et à la vie, comme chez Pétrarque, et tantôt, comme chez Heine, conduit à la damnation et à la mort.


EMILE MONTEGUT.