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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/259

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profiter des dispositions amoureuses de la belle. Cependant l’heure arrive de se séparer : « Il faut auparavant que tu me dises ton nom chéri que tu m’as caché jusqu’ici. — Moi, votre amant, señora, je suis le fils du docte et glorieux don Isaac-Ben-Israël, grand rabbin de la synagogue de Saragosse [1]. » La pièce se termine sur cette déclaration de son état civil par le chevalier, car, ainsi que vous le comprenez bien, il ne se peut de plus tragique dénoûment et le silence seul sied après une révélation si bien faite pour plonger celle qui la reçoit dans la plus humiliante confusion. Que d’autres indices de la défaveur dont le cant social frappait alors la race juive nous pourrions glaner encore dans les premiers écrits de Heine ! A la vérité, cette naissance juive n’était pas un obstacle pour une carrière de poète et d’artiste, mais elle en était un des plus sérieux pour une carrière diplomatique ou administrative, et c’était à une telle carrière que Heine pensait alors ; il le sentait si bien qu’on le voit dans les années de 1819 à 1823, former tristement divers projets d’exil, rêver un professorat en Pologne, un établissement à Paris, etc. Pour être sérieux toutefois, l’obstacle n’était pas insurmontable, surtout pour un jeune homme de grands talens comme Heine ; mais il y fallait une condition de délicate nature, c’est-à-dire une conversion au christianisme. Il est évident que la dernière strophe de la pièce de Fouqué fait très directement allusion à ce projet de conversion, et que la pièce entière, bien lue, n’est qu’un encouragement et un avis amical sur la conduite à tenir pour que le projet réussisse. « Quittez le ton agressif, évitez les scandales de pensée, veillez sur vos mœurs, approchez-vous de nous, et tout ira bien. » Tel est en prose vulgaire le résumé des conseils de Lamotte-Fouqué qui, affilié comme il l’était aux diverses coteries berlinoises, parlait sans doute mieux qu’en son nom et était l’écho de maint salon influent. Selon toutes probabilités, les désirs de Heine pouvaient donc aboutir ; seulement, il y fallait une prudence qui n’était pas dans son caractère. La conversion projetée s’accomplit, mais les résultats qu’il en espérait ne se réalisèrent jamais, dénoûment qui ne peut surprendre si l’on songe qu’au lendemain même de cette conversion, Heine attaquait impitoyablement l’église même dans laquelle il était entré, se déchaînait contre la noblesse avec une verve effrénée, exprimait ouvertement ses répugnances

  1. Dans une lettre à Mosès Moser, datée du 5 novembre 1824, Heine raconte ainsi l’origine de cette pièce : « L’ensemble de la romance est une scène de ma propre vie ; seulement le parc de Berlin est devenu le jardin de l’alcade, la baronne une señora, et moi-même un Saint George ou même Apollon. Ce n’est que la première pièce d’une trilogie dont la seconde montre le héros raillé par son propre enfant qui ne le connaît point, tandis que la troisième fait voir cet enfant devenu dominicain et faisant mettre à la torture jusqu’à la mort ses frères juifs. »