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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/257

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suspendait sur le flanc de tout abîme philosophique ou religieux. Cette éloquence dont tous les échos de l’Europe lettrée ont autrefois retenti [1] parait aujourd’hui prétentieuse et froide à nos jeunes beaux esprits lorsqu’ils lisent ce qui nous en a été transmis ; mais c’est peut-être juger faussement des personnes de telle nature que de les juger sur ce qui en reste, car les mêmes paroles qui paraissent aujourd’hui froides ou prétentieuses étaient certainement tout autres lorsqu’elles s’échappaient d’une poitrine haletante d’enthousiasme et empruntaient leur lumière à un regard inspiré. Les portes de ce sanctuaire s’ouvrirent toutes grandes pour Heine, et il y eut dès le premier jour sa place auprès du trépied même de la pythie. Il y fît connaissance avec les principaux coryphées de l’école romantique, à laquelle il appartenait alors, à laquelle, de son propre aveu, il n’a jamais cessé d’appartenir, en dépit de ses incartades novatrices, entre autres avec Chamisso, l’auteur de Pierre Schlemil, et Lamotte-Fouqué, l’auteur d’Ondine, tous deux Français d’origine et dont l’imagination a conservé comme par atavisme quelques-unes des meilleures qualités de l’esprit français. Lamotte-Fouqué, en particulier, semble avoir eu pour lui beaucoup de goût et avoir conçu un instant l’espoir de le conquérir exclusivement à l’école romantique et à la poésie pseudo-chevaleresque qu’il travaillait à mettre en vogue. On en a la preuve par une très belle pièce de vers qu’il adressa à Henri Heine après la lecture de ses premières poésies, pièce qui ne nous semble pas avoir été jamais bien comprise et nous paraît un véritable document biographique. Il s’y manifeste un intérêt de nature très particulière pour l’avenir du jeune poète et il s’y rencontre pour la conduite de la vie sociale certains bons conseils dont Heine se serait peut-être bien trouvé de profiter ; celui-ci, par exemple : « Ne joue pas avec les serpens, l’enlacement des serpens est si fort ! Celui qui, jusqu’à la tombe, joue avec les serpens, jusque dans la tombe les serpens rampent après lui ; et quand son cœur veut monter vers le ciel, alors ils l’enserrent de leurs anneaux et le retiennent dans la poudre. » Quand on connaît la carrière de Heine, les strophes de Lamotte-Fouqué ont réellement quelque chose de prophétique. Toute sa vie il marcha escorté de plus de serpens que le légendaire joueur de flûte de Hameln n’entraîna jamais de rats à sa suite. Il est vrai qu’il était armé pour leur résister, car il pouvait, à l’instar des sorciers finnois et slaves, se transformer lui-même en serpent, lorsque la volonté lui en prenait ou que la nécessité l’y obligeait, et il était alors un python de la grande espèce, devant lequel toutes ces tribus,

  1. Se rappeler les lettres du marquis de Custine dans l’ancienne Revue de Paris et l’essai de Thomas Carlyle sur les Mémoires de Varnhagen.