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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/243

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del Castillo, est un esprit politique trop prévoyant, trop habile pour ne pas se rendre compte de la situation que les événemens de ces derniers temps lui ont créée.

Le fait est que l’expérience des ministères libéraux qui se sont succédé depuis trois ans n’a pas réussi. M. Sagasta, après des luttes habilement soutenues, même après des élections qui lui avaient donné, à lui aussi, une majorité, n’a pas pu se faire une position assez forte entre les conservateurs qu’il avait remplacés au pouvoir, qui étaient pour un des adversaires redoutables, et l’opposition plus accentuée, plus ou moins démocratique qui le pressait. Le cabinet de la gauche dynastique qui lui a succédé à la fin de l’année dernière n’a pas pu à son tour tenir tête aux assauts des conservateurs et des amis de M. Sagasta, qui formaient encore une majorité. On n’a pas pu s’entendre sur un programme de réformes démocratiques. Les partis libéraux se sont divisés et le moment est venu où le cabinet de la gauche dynastique ne pouvait aller plus loin sans recourir à une dissolution devant laquelle il reculait lui-même, — où par suite un ministère conservateur est redevenu seul possible à la faveur des divisions des libéraux. C’est là la réalité, c’est l’explication de ce qui s’est passé. Le ministère conservateur s’est formé pour relever un pouvoir que les libéraux perdaient par leurs divisions et pour raffermir une situation générale qui commençait à s’ébranler. M. Canovas del Castillo, qui a créé pour ainsi dire le cadre constitutionnel de la restauration monarchique, qui est un esprit à la fois conservateur et libéral, sait bien dans quelles conditions, par suite de quelles circonstances il est revenu au pouvoir. Il sait que son ministère est fait pour représenter les influences conservatrices ; mais il sait aussi que, s’il se laissait entraîner par un courant trop vif de réaction, il s’affaiblirait, il se créerait immédiatement un danger. Il rendrait les chances les plus sérieuses aux libéraux, à la gauche dynastique, dont l’un des chefs, le général Lopez Dominguez, publiait à la veille des élections un programme très net, très précis, qui ne séparait pas les réformes démocratiques les plus étendues de la défense résolue de la monarchie. Le secret de la politique que le chef du cabinet espagnol est décidé à suivre est vraisemblablement là tout entier. Tout ce qui sera nécessaire pour la sauvegarde des intérêts conservateurs prudemment entendus, M. Canovas del Castillo le fera sans nul doute ; mais il le fera sans rompre avec ses propres traditions libérales, sans laisser affaiblir les garanties de la monarchie constitutionnelle et parlementaire, qui reste la protection de l’Espagne.


CH. DE MAZADE.