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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/229

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homme qu’on rapporte évanoui dans son manteau ; pour finir le tableau, ce mouvement frénétique du blessé qui arrache son appareil et, presque mourant, soupire : « Et maintenant, je resterai, n’est-ce pas ? .. » — des coups frappés si net et si dru font sentir déjà la main d’un maître. On sait que le drame ne s’attarde pas ensuite ; on sait qu’il va a toujours du même pas, » ou plutôt qu’il se précipite ; on sait qu’il va loin, » jusqu’au viol et jusqu’au meurtre, — et par quelles étapes fortement marquées. Les prodigieuses fins d’acte que celle du troisième et du cinquième, l’une qui met Adèle aux bras d’Antony, l’autre où retentit la fameuse phrase : « Elle me résistait, je l’ai assassinée ! » Quoi encore ? Dans les intervalles du premier acte au troisième et de celui-ci au dernier, deux répits laissés à l’action pour laisser se développer les caractères, et après lesquels elle repart comme fouettée de plus belle, — n’est-ce pas, en quelques mots, l’économie de l’ouvrage ? Comment l’esprit d’un amateur résisterait-il aux transports d’un tel drame ?

Hélas ! l’esprit ne va pas tout seul au spectacle, il y mène le corps ; il n’y jouit pas d’une vue directe des passions évoquées par le poète, il n’en perçoit pas immédiatement le rythme ; il y est servi ou desservi par les yeux de la chair et par ses oreilles. Au moins faut-il avouer que les oreilles et les yeux sont souvent frivoles, et que l’accessoire, surtout s’il est baroque, a chance de les amuser aux dépens du principal. La doublure grenat du manteau de M. Paul Mounet occupe nos regards, à moins que le peigne girafe de Mlle Tessandier ne les réclame, et jusqu’à ce que le toupet en flamme de punch de M. Duflos les attire. Cependant la voix de basse un peu monotone de l’un, la diction précipitée de l’autre, et le débit vibrant du troisième, quelque dépense de talent qu’ils fassent, forment un accompagnement indistinct où, de temps à autre, une interjection démodée prend le dessus. Nous remarquons l’interjection au passage. Bon ! pensons-nous, des gens qui vocifèrent de la sorte ne sont pas sincères, et derechef nous nous laissons aller au bercement des périodes ; nous avons des oreilles et nous n’entendons point. Et ainsi nous arrivons jusqu’à la fin sans nous aviser que ces exclamations, pour surannées qu’elles soient, ont cependant un sens et trouvent des synonymes dans notre langue courante, sans découvrir qu’entre ces points de repère des séries d’expressions se déroulent, variées et nuancées, et que, toutes fausses qu’elles puissent être, elles recouvrent des variétés et des nuances justes de sentiment. Aussi bien, si quelque chose de tout cela nous apparaissait par une échappée, nos yeux nous dissuaderaient encore d’y croire ; quelle vraisemblance y a-t-il que cet amoureux pense la moitié de ce qu’il dit, avec ces longs cheveux ? et cette amoureuse, avec ces manches pagodes ? Propos de