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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/220

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arrachèrent d’enthousiasme les deux basques de l’habit de Dumas, lequel était justement un frac et fut encore écourté. Généreux orages ! les coups de foudre de la scène retentissaient en échos formidables dans la salle.

Mais sans doute, à présent, les temps annoncés sont venus, les temps ingrats et durs ; une génération s’est assise dans les fauteuils des théâtres, qui prétend borner les passions des héros où se bornent les siennes, et les siennes ne vont pas loin. Le moyen qu’elle s’intéresse au désespoir de ce bâtard et s’émeuve de ses plaintes sur la fatalité de sa naissance ! Il s’écrie : « L’anathème est prononcé ! .. Il faut que le malheureux reste malheureux ; pour lui Dieu n’a pas de regard et les hommes de pitié… Sans nom ! Savez-vous ce que c’est que d’être sans nom ? » Et tout bas, tranquillement, cette génération lui réplique : « Oui, je sais ce que c’est. Je connais Jacques Vignot. Il n’est point « abandonné entre le désert et la société » comme votre modèle et prototype, le Fils naturel de Diderot, mais simplement fils naturel, en effet, selon les termes du code, et les sentimens que cette condition lui inspire sont aussi froids que ces deux mots. Quand son parrain lui révèle son origine par un papier timbré, il ne rugit pas : « Malheur et honte ! » Il demande : « C’est là mon acte de naissance ? » Il ne menace pas Aristide Fressard de lui crier, s’il ne désigne ce père : « Malédiction sur toi, et que ta mère meure ! » Il interroge : « Mon père vit encore ? — Il vit. — Et il se nomme ? — M. Sternay. » Là-dessus, il se dispose à sortir : « Où vas-tu ? demande son interlocuteur. — Chez mon père. — Quoi faire ? — Mais le voir, puisque je ne l’ai jamais vu. » Les voici face à face : « Ma mère se nomme Clara Vignot. — Vous êtes le fils de Clara Vignot ? — Et le vôtre, par conséquent. — Monsieur ! — Si vous niez que vous êtes mon père, monsieur, je me retire à l’instant même. — Je ne nie rien, monsieur. — Alors, monsieur, pourquoi n’avez-vous pas épousé ma mère ? Pourquoi ne m’avez-vous pas donné votre nom ? » Le père expose ses raisons, auxquelles le fils oppose les siennes, et quand la mère, attirée par le bruit des voix, intervient dans le colloque, Jacques peut la rassurer de ce mot : « Ne craignez rien, ma mère ; nous ne faisons que de la logique, monsieur et moi. » Il dit vrai : pure logique ! Nulle émotion chez ces personnages. Hé ! y a-t-il là de quoi s’émouvoir ? Vous nous la baillez bonne, Antony, quand vous déclamez : « Les autres hommes ont une patrie ; moi seul, je n’en ai pas ; seul, au milieu de tous, je n’ai ni rang qui me dispense d’un état, ni état qui me dispense d’un rang. » Jacques Vignot a une patrie, la France, qui l’admet pour ingénieur et secrétaire d’un ministre : à qui ferez-vous croire que vous ne pouviez travailler ? A qui ferez-vous croire qu’aucune femme n’accueillerait un « malheureux » de votre sorte, « s’il était assez hardi pour l’aimer ? » Jacques Vignot aime une femme ; que dis-je, une