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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/214

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main les cartes avec lesquelles il joue. Il lui arrive souvent de maudire son jeu, de douter de la valeur de ses atouts ; mais Dieu le veut, il jouera la partie. S’il la perd, il en conclura que les voies de la Providence ne sont pas les nôtres, qu’elle avait des desseins particuliers sur son serviteur Gordon, qu’elle l’a soumis à de redoutables épreuves dont il doit faire son profit pour le salut de son âme.

Voltaire disait que quelques âmes pieuses croient recevoir d’une communication intime avec le ciel ce qu’elles ne tiennent que de leur imagination enflammée : « C’est alors, ajoutait-il, qu’on a besoin du conseil d’un honnête homme et surtout d’un bon médecin. » Mais Gordon n’écoute pas les conseils ; s’il les écoutait, il ne serait plus Gordon, et le monde y perdrait. Ce fataliste chrétien va droit devant lui jusqu’à ce qu’il rencontre le mur. Il le heurte si vigoureusement de sa puissante tête, il cogne à coups si redoublés que souvent le mur tombe. Quand le mur ne tombe pas, il a des colères rouges, après quoi il se résigne aux mystères de la prédestination. « Je suis très las, disait-il un jour, mais je m’en vais seul avec un Dieu tout-puissant pour me diriger et me guider, et je suis heureux d’avoir une telle confiance en lui que je ne crains rien. » Son fatalisme lui permet d’accomplir impunément des folies d’audace. Après la prise de Su-Tscheu, désespérant de tenir en bride l’humeur pillarde de ses soldats, il se hâta de les faire partir pour Quinsan et demeura seul à la merci d’ennemis frémissans et d’alliés douteux. A peine avait-il renvoyé son monde, il apprit que le gouverneur chinois Li-Hung-Chang venait de faire massacrer des prisonniers à qui Gordon avait promis la vie. Use crut tenu de venger ces malheureux et la parole violée ; le revolver au poing, il poursuivit le traître de maison en maison. Heureusement Li se cacha bien, il ne le trouva point. Dans le Darfour, à Dara, à Shakka, devançant de bien loin son escorte, on l’a vu arriver inopinément sur son chameau, pénétrer dans un repaire de brigands, de meurtriers qui avaient juré d’en finir avec lui, désarmer leurs complots par la puissance de son regard, par l’autorité de sa parole et de son geste, et sortir vivant de cette caverne.

C’est par son fatalisme aussi que s’explique sa hautaine indifférence dans le choix de ses instrumens. Cette armée, toujours victorieuse, qu’il commandait en Chine, s’affaiblissait continuellement par la désertion ; Gordon comptait pour boucher les trous sur les prisonniers qu’il faisait aux Taï-Piogs et qu’il s’empressait de faire entrer dans le rang. Après s’être battus contre lui, ils se battaient pour lui, et leur général les traitait tous de racaille, et cette racaille lui était bonne pour accomplir les desseins de Dieu. Lorsqu’il fut nommé gouverneur de l’Equateur, il eut soin d’emmener à Gondokoro son favori Abou-Saoud, que out le monde au Caire lui signalait avec raison comme un coquin fieffé qui n’attendait que le moment de le trahir. Quand on est