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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/213

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d’Anglais, qui dans leurs gros dîners se battent, péniblement les flancs pour se procurer une gaîté bien creuse et bien, misérable. » Après avoir parcouru le monde, Gordon a pesé et soupesé la terre dans le creux de sa main ; elle lui a semblé très légère. Dans ses heures de détachement, il prend, en pitié les choses humaines, il les juge et se juge lui-même. Un Européen qui entreprend de civiliser un Africain lui fait l’effet d’un renard prêchant la morale et le respect des poulaillers à un putois. Il est tenté de croire qu’en définitive tous les hommes se valent, que leurs plus grandes affaires, sont de purs néans, qu’on a bientôt fait d’en connaître la vanité : « Ramasser et cuire une pomme de terre est un aussi gros intérêt pour une pauvre femme que la réorganisation de l’armée anglaise pour Cardwell. Nous sommes tous, des poules, et chacun de nous aime à se figurer que les œufs les plus beaux sont ceux qu’il a pondus. »

Les aventuriers courent le monde pour y chercher leur proie ; les enthousiastes se vouent au service d’une idée qu’ils adorent avec les illusions d’un amant bien épris qui ne se permet pas de discuter sa dame. Gordon ne ressemble : ni aux uns ni aux autres. Cet homme maigre, dont M. Reinach admira « les yeux très doux, vagues, comme perdus dans un monde lointain de pensées, » offre le bizarre assemblage d’un bon sens ironique, qui n’est dupe de rien, et d’un illuminé qui cherche dans sa Bible les règles de son devoir. C’est une Bible particulière, paraît-il, qu’il a réduite et arrangée pour son usage. Refuse-t-elle de répondre à ses questions, il se recueille, il s’interroge, et les inspirations divines qu’il reçoit décident de sa conduite. En Chine comme au Soudan, il a toujours vu très clair dans les choses humaines, il n’a jamais pris des vessies pour des lanternes ; mais, il croit aussi que Dieu cause avec Gordon, lui donne des ordres, et coûte que coûte, il les exécute en faisant taire les objections de son bon sens, qui lui représente que le labeur qu’il s’impose est trop lourd pour ses épaules ou que les gens qu’il oblige sont des imbéciles ou des drôles. Le 6 octobre 1876, comme il balançait à quitter le Soudan, où beaucoup de choses lui déplaisaient, il écrivait à un ami : « M. Confort, un très impérieux gentleman, me dit : « Vous vous portez bien, vous en avez fait, assez, allez-vous-en chez vous, tenez-vous coi et ne risquez plus rien. » — Mme la Raison dit à son tour : « Que vous sert de conquérir plus de pays à un si triste gouvernement ? Ils ont déjà sous leur pouvoir plus de terres qu’ils n’en peuvent administrer. Allez-vous-en bien vite. » — Mais M. quelqu’un (je ne sais pas qui c’est) me dit : « Ne tâchez pas de deviner les secrets de l’avenir ; laissez à Dieu ce soin et faites ce que vous jugez bon pour ouvrir le pays jusqu’aux deux lacs de l’Equateur. Faites cela non pour le khédive et son gouvernement, mais faites-le en aveugle et par acte de foi. » Ce joueur mystique est persuadé que c’est son Dieu lui-même qui lui a mis en