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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/211

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semblé trop petite, il n’a pas trouvé son compte et il se fie à la bonté divine pour lui faire habiter après sa mort un monde un peu plus étoffé que le nôtre. Jupiter est une planète quatorze cents fois plus volumineuse que la terre ; nous doutons pourtant qu’elle soit assez grosse pour suffire au bonheur éternel de Gordon.

Un Espagnol nous disait qu’il faut se défier des hommes qui ne mettent jamais leurs pantoufles. Il est certain qu’en général les gens qui courent le plus appartiennent à la classe des aventuriers. Ils espèrent trouver au bout de leur voyage un trésor ou une couronne, et leurs scrupules ne gênent pas beaucoup leur ambition. Tel fut ce Burgevine que Gordon rencontra à Shanghaï. Natif de la Caroline du Nord, on l’a vu successivement en Californie, en Australie, dans les îles Sandwich, aux Indes, à Jeddah, à Londres, dans bien d’autres endroits encore. Il n’était pas sans éducation, et le docteur Wilson l’a défini « un de ces gentlemen nautiques, qui combinent quelque goût pour la littérature avec la faculté de gouverner un bâtiment caboteur et celle de fonder un grand empire, pourvu que le diable s’en mêle. » Après être allé partout, cherchant et ne trouvant pas, il retourna de guerre lasse en Amérique, où il fut à la fois employé dans un bureau de poste et le rédacteur en chef d’un petit journal. Mais ce n’était pas son dernier mot ; plantant là son journal, il partit pour la Chine, qui était devenue le rendez-vous des aventuriers comme l’Amérique centrale au temps de Walker. Il fut l’un des inventeurs, l’un des recruteurs de « l’armée toujours victorieuse. » Furieux de voir un autre en prendre le commandement, il intrigua, cabala, perdit son procès, et de dépit il passa au service des Taï-Pings. Mais, se ravisant bientôt, il entra en négociation avec Gordon. Son âme était si noire qu’au moment où il traitait avec lui et se recommandait à sa clémence, il hésitait s’il ne trouverait pas plus de profit à s’emparer de sa personne pour le livrer aux rebelles. Un de ses lieutenans, nommé Jones, lui représenta qu’il se déshonorerait à jamais par ce guet-apens. Burgevine déchargea son revolver sur le sermonneur ; la balle pénétra dans la joue et le blessé s’écria : « Vous avez tiré sur votre meilleur ami. » A quoi l’homme au revolver répliqua : « Plût à Dieu que je vous eusse tué ! » Ce fut Jones lui-même qui raconta cette histoire, et Burgevine fit insérer aussitôt dans une feuille de Shanghaï une petite note ainsi conçue : « Le récit du capitaine Jones touchant cet incident est essentiellement correct, et je ressens un vif plaisir à rendre un témoignage à sa candide véracité toutes les fois qu’il s’agit d’une affaire dont il a eu la connaissance personnelle. » Le cynisme ne mène pas toujours à la fortune. Après tant de vicissitudes, Burgevine périt misérablement en passant une rivière dans un bac, et il est permis de croire que personne ne l’a pleuré.

Le général Gordon n’a de commun avec les Burgevine que