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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/161

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les avanies burlesques qu’il nous rapporte naïvement. Les soldats qui se relaient pour veiller sur Montézuma l’importunent de leurs demandes ; il les comble de cadeaux et de paroles gracieuses. Diaz lui-même avoue que, se trouvant de garde un jour et étant alors fort jeune, il insinua respectueusement à l’empereur qu’il avait grande envie d’une belle Indienne ; Montézuma lui en donna une aussitôt et ajouta par surcroît, du moins Diaz l’assure : « Ce soldat paraît être de noble condition. » Quelques-uns de ces gens grossiers manquent de déférence au captif, il les relève avec douceur et dignité. Cortez jouait aux palets avec lui pour le distraire ; le rapace aventurier n’imagine-t-il pas de tricher son adversaire ? Comme Alvarado marquait doubles les points de son capitaine, dans une partie intéressée, Montézuma plaisante finement ce fripon, met les rieurs de son côté, et leur abandonne avec mépris cet or dont il sont si avides. On avait placé auprès de lui un petit page espagnol, Orteguilla ; le prisonnier et l’enfant se prennent d’amitié l’un pour l’autre. Je passe bien des traits semblables, qui donnent à ce récit la grâce simple d’un vieux fabliau. — De temps en temps, on mène Montézuma prier ses dieux au temple ; malgré les prêches répétés de fray Bartolomé et de Marina, il reste fidèle à sa piété nationale ; elle seule console cette âme, brisée par la claire vision de la fatalité, résignée au sort qui vient toujours plus noir, ayant tout abdiqué de sa grandeur passée, sauf les façons royales et les sentimens chevaleresques. Il lui restait à souffrir une dernière humiliation : Cortez l’adjure de prêter serment de vasselage au roi de Castille et de faire prêter ce serment à son peuple. Montézuma essaie de lutter encore, puis, assemblant les caciques des provinces, il leur explique que les maîtres blancs prédits par les dieux sont venus du soleil levant et que la volonté du ciel est manifestement avec eux. « Ayant ouï cette harangue, ils répondirent tous, avec force larmes et soupirs, qu’ils feraient ce qu’il commandait. Et ils prêtèrent serment d’obéissance à Sa Majesté, avec des marques de profonde tristesse. Montézuma ne put retenir ses larmes. Et nous l’aimions tant et de si bon cœur que, le voyant ainsi larmoyer, nos yeux s’attendrirent, et que plus d’un soldat pleura tout comme Montézuma, tant était grand l’amour que nous avions pour lui. » — En lisant ces pages dans le livre de Bernal, il semble entendre le gémissement d’un palmier sauvage, entamé par la hache du colon, et s’inclinant lentement pour mourir, sans rien perdre de sa noblesse et de sa grâce. — On sait que l’empereur périt lors du grand soulèvement, atteint par les flèches de ses sujets comme il s’interposait entre les deux camps. Ce sage, abreuvé de chagrin, refusa de laisser panser ses blessures, et Diaz répète que les Espagnols « le pleurèrent comme un père. »