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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/16

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pouvait former une ligue d’un certain nombre de princes et d’états volontairement rassemblés pour soutenir le drapeau impérial et qui, partageant l’Allemagne en deux camps, enlèverait à la résistance de Marie-Thérèse le vernis de patriotisme dont elle se plaisait à se couvrir. Ce serait la guerre civile peut-être, mais c’était, à ses yeux et pour son honneur, encore mieux qu’une partie liée seulement avec l’étranger. Enfin, avec cet étranger même, avec la France, pour l’appeler par son nom (s’il fallait, bon gré mal gré, recourir encore à cette fâcheuse et gênante compagnie), il lui convenait avant tout de se mettre en garde contre les défaillances et les défections possibles. Frédéric, on le sait, ne cessait pas de prétendre qu’en nous abandonnant à Breslau, il n’avait fait que devancer la trahison déjà consommée à Versailles. C’était une fausseté dont lui-même n’était pas dupe, mais, dans le cas d’une alliance nouvelle, ce mensonge pouvait devenir une réalité justifiée par son propre exemple et par le précédent qu’il avait créé. Le tour qu’il avait joué à la France, la France, si elle trouvait à son tour l’occasion favorable, pouvait être tentée de le lui rendre en le payant dans sa propre monnaie : « Le roi me pardonnera-t-il jamais ma paix particulière ? » avait-il dit à Voltaire dans sa première conversation. Poursuivi de cette crainte, il ne voulait rentrer en affaire avec Louis XV qu’après avoir engagé le cabinet français par des liens si étroits et des démarches tellement compromettantes que, si le souverain offensé gardait encore un fonds de rancune, il ne fût plus en liberté d’user de représailles.

C’est à mettre ordre à ces soins divers qu’il se proposait de consacrer dans le silence tout le loisir que la saison d’hiver, qui commençait, lui laissait encore avant l’époque ordinaire de la reprise des opérations militaires. Peut-être aussi se souvenait-il qu’en essayant l’année précédente d’intimider l’Angleterre par des paroles comminatoires, demeurées stériles, il n’avait pas mis les rieurs de son côté, et était-il, cette fois, décidé à ne proférer de menaces que quand il serait sûr que les effets pourraient les suivre.

Du côté du Nord, tout marcha facilement et au gré de ses désirs. La reine de Suède, Eléonore, sœur de Charles VII, n’ayant point eu d’héritier de son mariage avec le landgrave de Hesse (qu’elle avait associé à la couronne et qui lui survivait), ce fut à la diète nationale à pourvoir, suivant la loi constitutionnelle, à la prochaine vacance du trône. Le choix fut longtemps et vivement disputé : de concert avec le cabinet russe, Frédéric réussit à déterminer enfin la majorité des suffrages en faveur du prince d’Holstein-Eustin, cadet de la maison de Wasa et allié à la famille de Pierre le Grand. Puis, pour se concilier plus sûrement l’esprit du nouveau prince