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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/153

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gommes copales. Les cavaliers lancés en éclaireurs ayant aperçu de loin les murs blanchis à la chaux et reluisans sous le soleil, ils revinrent à bride abattue, criant à leurs compagnons que les murailles de la ville enchantée étaient d’argent poli. Ce détail montre bien la cupidité et la tension furieuse de toutes les imaginations. Comme Cortez entrait en pompe dans Cempoalla, entouré des caciques, on annonça à ceux-ci l’arrivée des collecteurs de l’impôt impérial. Les caciques « changèrent de couleur et se mirent à trembler la peur. » Cortez vit cinq Mexicains, de contenance haute et arrogante, vêtus de riches mantes brodées, suivis d’esclaves qui les éventaient avec des chasse-mouches ; ces personnages tenaient d’une main des roses qu’ils respiraient, de l’autre un bourdon avec son crochet. Les caciques expliquèrent à leur hôte que ces exacteurs venaient lever les tributs qui ruinaient la nation totonaque. L’Espagnol n’hésite pas sur le parti à prendre ; il pousse ses nouveaux amis à la révolte, fait saisir les Mexicains par ses soldats, les maltraite ostensiblement et les expédie, chargés de chaînes, à la Vera-Cruz ; mais sous-main il les renvoie à Montézuma avec des paroles flatteuses, en se vantant de les avoir arrachés à la sédition. Son plan est fait : soulever les populations contre l’empereur, sans se brouiller ouvertement avec lui, l’affaiblir, tout en lui donnant le change, et se ménager, autant que possible, un accueil pacifique à Mexico.

Sur un seul point cette politique prudente cède à la passion, — sur le point de la religion. Les cœurs castillans sont encore tout brûlans de cet esprit des croisades dont je parlais tout à l’heure ; ils n’admettent pas de compromis avec les intérêts de la foi ; la vue d’une idole les jette hors d’eux-mêmes : pour l’abattre, ils risquent tous les résultats acquis. Étrange religion d’ailleurs, violente et naïve, salie d’alliages douteux ! Que Bernal Diaz la fait bien revivre, quand il nous raconte le premier prêche aux Indiens, au milieu des échanges, entre les marchés d’or ! Tout en troquant les verroteries contre les métaux précieux et les émeraudes, les Espagnols annoncent le Christ ; le théologien chargé de cette mission, c’est la néophyte doña Marina, l’amie de Cortez ; par son intermédiaire, le fray Bartolomé invite les païens à briser leurs idoles de bois et de pierre, il leur révèle un Dieu unique et immatériel ; et comme conclusion de cet enseignement, le bon père engage ses nouvelles ouailles à placer dans leurs temples les statues de la Madone, des grands saints espagnols, à les encenser et orner de fleurs. D’après nos façons de penser, il semblerait que cette logique dût singulièrement troubler l’esprit des malheureux Indiens ; qu’on y regarde de plus près, on comprendra que c’était là la seule voie de réussite pour la doctrine meilleure. Les Indiens n’étaient pas mûrs pour les