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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/141

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sont exclues. Sur cette rive de l’Atlantique comme sur l’autre passe un frémissement avant-coureur. Ces hommes regardent vers le soleil levant et en attendent plus de lumière, tandis que ceux de là-bas regardent vers le soleil couchant. Les deux moitiés disjointes du globe, ennuyées de leur solitude, tressaillent d’une inquiétude d*amour et aspirent à se rejoindre sans se connaître ; l’Amérique, la vierge passive et résignée, pressent et redoute le souffle de l’Orient qui va la féconder.

Qui rapprochera ces deux fragmens de l’univers ? Entre eux l’océan étend sa large barre de ténèbres et de périls. Mare tenebrosum, portent les anciennes cartes. Dans le sillon stérile creusé en travers de la planète, toute route s’égare, nul souvenir ne guide l’homme, nulle certitude ne redresse ses erreurs ; jalouses du secret des deux mondes qu’elles gardent, les vagues roulent d’un pôle à l’autre, telles qu’elles s’échappèrent de la main de Dieu, n’ayant jamais rien porté ; les astres contemplent seuls l’épouvante de ces eaux désertes, nul corps n’a intercepté un de leurs rayons, nulle voix n’a troublé les lamentations de ce triste infini. — Miracle ! une lumière qui tremble au large, dans la nuit, sur la crête des flots ! Ce n’est pas une phosphorescence des lames, elle est petite et pâle ; ce n’est pas une étoile, elle est trop basse, et elle avance, droit devant elle, comme la pensée qui l’alluma. C’est bien une lampe, balancée à un mât, sur ces frêles vergues de la Sainte-Marie, la pauvre caravelle non pontée dont nos pêcheurs ne voudraient pas. Sainte lumière, elle va éclairer un monde, elle concentre dans sa flamme toute la science, toute la justice, tout l’idéal divin et humain qui manquent encore à ce monde. Cette lampe de Colomb, c’est toute l’épargne d’idées du passé, de Moïse au Christ, de Platon à Gutenberg, c’est tout l’avenir de révélations promis à l’humanité, après la réunion de tous ses domaines. Que les vents la respectent et la conduisent aux Lucayes ! Et derrière elle, durant ces années mémorables, voici d’autres feux pareils qui s’élancent et sillonnent la mer ténébreuse, brûlant chacun pour quelque découverte : les fanaux de Pinzon, de Balboa, de Pizarre, de Cortez, celui de Magellan enfin, qui va surprendre les étoiles du Sud et les solitudes du Pacifique. Le mot de la Genèse est réalisé à nouveau, l’esprit de Dieu est porté sur les eaux. Avant cinquante ans, Sébastien Cabot, le Français, dressera à son tour une mappemonde ; on y verra, sons les méridiens où Béhaïm marquait un gouffre béant, le profil du continent ressuscité et les images de vaisseaux nombreux voguant sur les deux océans domptés. En 1522, quand la Victoire, sortie avec Magellan du port de San-Lucar trois ans auparavant, rentre dans ce port, ayant vu chaque jour le soleil se coucher devant elle, toute la terre communique, l’homme a lié sa chaîne autour du globe,