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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/140

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l’univers, Dieu unique, Dieu parfait, invisible et incorporel ; les prières des rituels mexicains, témoignent que cette pure notion existe pour ceux qui sont dignes de s’y élever. Pour les autres, pour le grand nombre des faibles et des ignorans, les attributs de la puissance suprême sont personnifiés, l’idée divine s’obscurcit dans un symbolisme d’autant plus grossier qu’on descend plus bas dans les couches populaires. Là, comme partout, on retrouve la tradition de la faute originelle et même la cérémonie du baptême, les dogmes de l’incarnation et du Messie. La nécessité du rachat par le sacrifice se traduit encore sous sa forme première et cruelle, les sacrifices humains. Les autels des idoles mexicaines ruissellent du sang des esclaves ; les Espagnols s’en indigneront et ne s’apercevront pas qu’ils appliquent cette idée sous une autre forme, dans leurs auto-da-fé de mécréans. Une anomalie étrange, chez ce peuple agricole et de mœurs douces, c’est le cannibalisme achevant les sacrifices humains ; non pas le cannibalisme bestial propre aux tribus sauvages, mais des agapes d’un caractère religieux, accomplies avec solennité et décence ; par un abus inévitable, ce qui était d’abord un rite passe dans les habitudes et devient une recherche raffinée sur la table des souverains et des riches. — En somme, dans ce Nouveau-Monde, il y a, une famille humaine identique à ses aînées de l’ancien monde, plus déshéritée, aussi perfectible, présentant les mêmes diversités individuelles, la grandeur et la clarté de l’âme chez quelques-uns, l’ignorance, la superstition et la férocité chez les masses, avec des formes qui nous blessent davantage, parce que ce ne sont pas celles auxquelles nous sommes habitués. Comme les docteurs de la Sorbonne, les savans du Collège des arts de Mexico croyaient et avaient le droit de croire que les splendeurs de la terre et du firmament étaient faites pour eux seuls, que rien n’existait par-delà leur horizon. Le sage Montézuma, régnant dans sa gloire sur les peuples conquis, pensait, tout comme l’empereur Charles-Quint, qu’il était le premier prince du monde, le parangon de la puissance et du bonheur.

Cependant, à la veille du jour où ces deux conceptions absolues vont se heurter et s’écrouler, des pressentimens mystérieux agitent le Nouveau-Monde comme l’ancien. On reparle plus que jamais de la vieille tradition relative à un Dieu bon et juste, à la face blanche, à la barbe noire, qui aurait quitté jadis la terre, emporté dans une barque vers les régions où le soleil se lève, en promettant ; de revenir un jour. Un cycle s’achève et Montézuma est persuadé que les temps sont mûrs pour l’accomplissement des prophéties. Son allié, le pieux roi de Tezcuco, est tourmenté de doutes religieux ; peu d’années avant l’arrivée des Européens, ce prince élève un temple au « Dieu inconnu, à la cause des causes, » d’où toutes les images