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Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/135

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Froissart ressuscite la croisade et la guerre de cent ans mieux que les plus savans ouvrages. Bernal Diaz fut le Joinville de Cortez, avec moins de finesse et d’élévation, avec la même bonne foi. On retrouve dans sa narration le souffle épique des chansons de geste, le gracieux enfantillage des romans de chevalerie. Comme tous ses compatriotes, Diaz est nourri de cette littérature héroïque ; il cite l’Amadis, il s’écrie : « Que Dieu nous donne bonne fortune aux armes, comme au paladin Roland ! » — C’est don Quichotte, sérieux et servi à souhait, venu à son heure, dans la grande ferveur des découvertes et des aventures. De son vivant, Bernal Diaz avait soumis sa chronique au jugement de deux licenciés, « qui désiraient lire ce récit et pour qui j’éprouvais tout le respect qu’un homme ignorant éprouve naturellement pour des savans. Je les suppliai de ne faire ni changement ni correction dans le manuscrit, attendu que tout était écrit de bonne foi. Lorsqu’ils eurent lu l’ouvrage, ils me félicitèrent beaucoup de ma prodigieuse mémoire. Le style, me dirent-ils, était du bon vieux espagnol, sans aucun de ces traits et enjolivemens qu’affectent tant nos écrivains à la mode. Mais ils remarquèrent que j’aurais peut-être mieux fait de ne pas nous louer autant, mes compagnons et moi, et de laisser ce soin à d’autres. A quoi je répondis que c’était chose commune entre parens et voisins de dire du bien les uns des autres, — et si nous n’en disions pas de nous-mêmes, qui le ferait ? Qui, à l’exception de nous-mêmes, avait été témoin de nos combats et de nos exploits, à moins que ce ne fussent les nuages du ciel et les oiseaux qui volaient au-dessus de nos têtes ? »

Le grand attrait de ce livre, c’est qu’il nous fait ressentir de prime-saut la secousse du vieux monde au moment de son choc avec le nouveau. En suivant Diaz sur le golfe du Mexique, nous voyons les terres nouvelles sortir du rêve devant les yeux de cet enfant émerveillé ; il semble qu’on parcoure un de ces vénérables portulans, relevés par les premiers navigateurs, parchemin vide et blanc la veille, où le profil des côtes inconnues surgit et s’allonge d’heure en heure sous le crayon tremblant du pilote. — Mais avant de nous embarquer avec le compagnon de Cortez, quittons-le un instant, pour le mieux comprendre tout à l’heure : il ne nous en voudra pas, lui qui a la plume vagabonde et s’attarde volontiers hors de son sujet. La meilleure manière d’apprécier un livre, c’est peut-être de laisser tout leur vol aux pensées qu’il a suggérées. Je voudrais pénétrer l’état d’esprit de ces hommes du XVIe siècle, à l’instant où l’ancienne conception du monde se dérobe, où l’univers leur apparaît dans sa vérité et sa majesté. Il n’est pas dans toute l’histoire de drame moral plus saisissant. Le lieu de ce drame,