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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/946

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de leurs refrains n’égale pas tout à fait celle des documens d’état, à tout le moins « ils forment à côté de l’autorité officielle une histoire libre où l’on retrouve les sensations vraies que les événemens ont fait naître dans l’âme des contemporains, et les appréciations qu’ils ont provoquées de la part des hommes qui étaient le plus aptes à les juger. » Ce n’est plus seulement ici la négation de la critique historique, c’est la négation même de l’histoire. En fait d’appréciations, il n’y a rien de tel pour mal juger des événemens que d’en être le contemporain. Quel est celui des contemporains de la révocation de l’édit de Nantes qui s’est avisé des conséquences de cet acte tristement fameux ? Quel est celui des contemporains du système de Law qui s’est douté qu’il assistât à la naissance dans la rue Quincampoix de cette puissance des temps modernes que nous avons appelée le crédit ? Quel est celui des contemporains, mais surtout des témoins de la prise de la Bastille qui, voyant une poignée de patriotes se ruer à l’assaut de la vieille prison d’état, s’est douté qu’il voyait une révolution passer sous ses fenêtres ? On l’a dit et nous ne saurions trop le répéter ; les contemporains n’ont pas plus la « sensation vraie » des événemens dont ils sont les témoins ou les acteurs, que le soldat sur le champ de bataille n’a la « sensation vraie » du plan du combat dont il est une pièce. Et combien cela n’était-il pas encore plus vrai, si possible, sous l’ancien régime, avec la difficulté des communications, la rareté des journaux, l’insuffisance des renseignemens, l’indifférence des particuliers à la chose publique, les faits enfin ne parvenant à la connaissance de la foule que défigurés et travestis, altérés en mille manières par la multiplicité même des milieux qu’ils avaient dû traverser ! Aurions-nous donc oublié combien la vérité, « la vérité vraie, » comme dit Beaumarchais, est chose délicate, fragile, qu’on blesse involontairement et qu’on mutile presque sans s’en apercevoir, parce que chacun de nous n’en accepte que ce qui convient à ses préjugés, à ses passions, à sa façon de penser ? A plus forte raison, quand, comme les faiseurs d’épigrammes et de chansons, on fait littéralement métier de ne s’enquérir du vrai qu’autant qu’il peut servir de thème aux variations de la médisance et de la malignité. Le propre d’un satirique c’est, en général, de ne voir les hommes et les choses que par leurs mauvais côtés, mais le propre des chansonniers, c’est de ne les voir que par leurs côtés honteux.

On n’a donc même pas le droit de prétendre que pour telle ou telle période de notre histoire nationale, les chansonniers nous donnent seulement ce qu’on pourrait appeler le niveau de l’esprit public. Il est déjà très dangereux, quoi qu’on en ait dit, de vouloir juger d’une société sur sa littérature. Ses pièces de théâtre et ses romans, j’entends ceux qui survivent et qui passent à la postérité, dont il est permis de dire, par conséquent, dans une certaine mesure, que par l’unanimité