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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/885

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explique ces réalités. Nulle métaphysique, pas plus celle de Hegel que celle de Schelling, ou celle de Platon, ne peut construire ce système a priori. Aristote l’avait déjà dit à propos de la théorie des idées platoniciennes : c’est par l’expérience de la réalité correspondante que se découvre, se détermine et se définit toute, espèce d’idéal. Le brin d’herbe n’est pas un phénomène insignifiant dans l’évolution cosmique, car il marque le passage d’un monde à l’autre, et pour parler le langage de la métaphysique, le progrès merveilleux de la pensée finale qui est au fond du travail de la nature. Mais l’expérience seule peut nous initier à la connaissance des réalités par lesquelles se manifeste ce travail, ainsi qu’à la conception des idées qui le dirigent. Chercher ces idées dans une spéculation a priori quelconque, c’est se perdre dans le vide. Voilà pourquoi cette grande philosophie allemande n’a pas réussi à fixer l’adhésion des contemporains à ses étonnantes synthèses. Ces systèmes ont passé : ce qui en restera, c’est la vraie définition de la métaphysique, entendue comme l’explication universelle des choses ; c’est l’union intime, indissoluble de la science et de la spéculation dans l’œuvre philosophique, la spéculation se bornant à faire comprendre la science, sans jamais en usurper le rôle dans l’investigation de la réalité ; c’est l’immanence de la cause finale dans le mouvement universel de l’évolution cosmique. En cela, Hegel est vraiment le père de cette métaphysique positive, si l’on peut unir les deux mots, qui, au lieu de se perdre avec Schelling dans l’inconscient et le transcendant, se maintient dans les limites du temps et de l’espace, et s’enfonce de plus en plus dans la réalité, y cherchant toujours l’idée qui correspond à tel degré de son développement. Si la logique hégélienne n’a guère survécu à son auteur, au moins dans le détail de ses arbitraires constructions, son principe est resté debout, et de plus en plus vérifié et confirmé par la science positive. Tout ce qui est réel est rationnel ; si l’accident n’a rien de rationnel, c’est qu’il n’est point une véritable réalité. Sans ce principe, il n’y a ni philosophie de la nature, ni philosophie de l’histoire, ni aucune philosophie de la réalité. L’évolution cosmique ne serait pas une œuvre intelligible autrement. En tout cas, s’il est quelque part une métaphysique, après la scolastique, qui tombe sous la dédaigneuse définition du positivisme, ce n’est pas cette philosophie qui a fait de la nature, de l’esprit, de l’histoire, de toutes les grandes réalités, l’objet même de ses spéculations, et qui a fait concourir à son œuvre encyclopédique toutes les sciences de notre temps. Un pareil jugement nous remet en mémoire un mot échappé à Victor Cousin, à propos de la critique de la philosophie cartésienne par l’école écossaise : « Je n’aime point voir ces curés d’Edimbourg souffler sur ces grands flambeaux de la pensée moderne. »