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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/858

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autres et s’en allaient tout courant se plonger dans la mer. Là, ils adoraient le soleil et, revenant à terre, ils se cachaient pour manger derrière de grandes toiles tendues comme des écrans. Si, par accident, ils étaient aperçus, ils jetaient aussitôt leur nourriture au loin et cassaient leur vaisselle… Quelques-uns consentaient à manger en public, mais ils se croyaient tenus à garder le silence… La variété des costumes n’était pas moins grande que celle des usages.

Il n’est question, dans ce récit d’un musulman, que des Hindous et de leurs rites bizarres, mais ne peut-on deviner, d’après cet aperçu, combien il était difficile de soumettre à des lois uniformes des êtres qui semblaient offrir la contre-partie complète des mœurs, des penchans et de la foi religieuse de nos populations européennes ? La justice et la vérité n’y auraient pas suffi si elles n’avaient été accompagnés de la force, mais la force elle-même, qui asservit les corps, ne soumet pas les âmes. Lors donc que des races si bien gardées contre toute influence étrangère sont obligées de la subir, on conçoit qu’elles conservent contre leurs vainqueurs un antagonisme de nature, tantôt passif, si le caractère des individus est d’une douceur relative, comme il arrive au Bengale, tantôt indomptable et féroce chez les tribus qui veulent encore lutter pour ne pas aliéner leur sauvage indépendance.

Ces difficultés attachées à toute colonisation n’existaient pas pour l’établissement des Anglais à Java, car lord Minto assure qu’ils étaient attendus avec impatience dans cette colonie hollandaise soumise momentanément à la France. L’escadre quitta Malacca le 18 juin et devait, avant d’aborder, naviguer encore six semaines, non sans quelque danger, au milieu d’un archipel d’îles pressées les unes contre les autres et souvent le long des côtes. Le vent et les courans contraires mirent souvent en péril une flotte si considérable qui devait circuler avec d’autant plus de précautions dans ces passes étroites qu’elles étaient, à cette époque, presque inconnues aux navigateurs anglais. Rien n’arrêtait la résolution de lord Minto, qui dit de lui-même, en cette occasion : « Le résultat a témoigné une fois de plus en faveur de cette vertu appelée généralement obstination, mais que l’on décore du nom plus poli de persévérance quand le succès la justifie. »

Le commodore chargé de diriger l’expédition, n’ayant pas le goût de s’exposer beaucoup lui-même, envoyait parfois, en avant la frégate qui portait le gouverneur-général. « Il sentait très sagement, écrit celui-ci, qu’il valait mieux que, moi, je fusse noyé à sa place, et, comme je suis, au fond, de son avis, j’ai accepté avec reconnaissance. »