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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/840

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Cependant, il y a plaisir encore à écouter de simples récits empreints du caractère propre à chaque voyageur et qui, donnent, pour ainsi parler, un corps à cette vague intuition. Quelques détails pittoresques, que nous allons détacher des premières lettres de lord Minto, nous représentent, dans toute leur vérité, certaines scènes de mœurs locales dans lesquelles le narrateur, contraint lui-même de figurer, se plaint avec bonne grâce et une pointe d’humour des honneurs imposés par sa position officielle.

Je ne vous ai rien dit encore, écrit-il, de mon nabab du Carnatic, quoiqu’il ne se passe pas un jour que je ne reçoive de lui quelque message : le matin, pour s’informer si j’ai bien dormi, et dans la journée, pour m’envoyer quelque présent de fruits ou de fleurs. Il insiste pour que je reçoive ses messagers armés de grandes baguettes d’argent, et pour qu’ils lui rapportent directement mes complimens, ce qui ne laisse pas que de m’importuner. Après ma première visite, il m’a envoyé un dîner d’au moins cinquante plats, portés chacun sur la tête d’un noir serviteur. Ce festin a été placé à terre dans la galerie où j’ai dû venir pour admirer les riches étoffes brodées dont les plats étaient recouverts et la belle confection des mets qu’elles voilaient et qui ont été dévorés ensuite par les soldats de la garde de sir William. C’est une coutume orientale de faire ce présent d’un dîner complet. Ce nabab est un personnage d’une trentaine d’années, assez corpulent et porteur d’une barbe très noire. A ma première visite, il m’embrassa plusieurs fois, me disant à chaque accolade : « Comment vous portez-vous, gouverneur-général ? » Ce qui était très à propos en me recevant, mais beaucoup moins lorsqu’en sortant il renouvela quatre fois ses embrassades en répétant chaque fois : « Comment vous portez-vous, gouverneur-général ? » Durant la réception, il s’assit sur un sopha, dans la salle du musnud ou trône, ayant à sa gauche sir William et moi à sa droite. Alors notre interprète dut transmettre de l’un à l’autre l’expression réciproque de notre joie de nous trouver tous en si bonne santé, et le nabab rendit à Dieu des actions de grâces à propos de la santé du roi, de la reine, du prince de Galles, de tous les princes et princesses de la famille royale, du conseil des directeurs, des membres de la chambre des lords et de la chambre des communes, quand je l’eus assuré que je les avais tous laissés dans l’état le plus florissant… A près que ces graves questions et d’autres de même importance eurent été traitées entre nous et que vint le pénible moment du départ, son altesse jeta quelques gouttes d’essence de roses sur mon mouchoir et répandit de l’eau de roses à flots sur mon habit de cérémonie, tout en disant qu’elle savait bien qu’elle le tachait, — mais qu’est-ce qu’une tache à un habit, auprès des effusions de l’amitié ? Ensuite, le nabab