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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/714

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répondait : « Les papes canonisés ne se sont pas tenus pour infaillibles, j’espère aller vers eux. » Et elle disait aussi : « Allein der alte Gott lebt ja noch ! Le vieux Dieu vit encore ! » Elle craignait que pour lui extorquer un mot ou une signature, on ne profitât d’une crise de son mal ou d’une défaillance de son esprit ; elle renonça à l’usage de la morphine, qui lui servait à amortir ses cruelles souffrances. Rien ne la touchait plus que le bruyant chagrin de la supérieure de Vallendar. Elle lui dit : « Ma bonne Hedwig, il vous est pénible sans doute d’avoir une excommuniée dans votre couvent et de présider à sa sépulture. Ne vous en faites pas de souci. Vous m’enfermerez dans une bière, puis le batelier me passera sur l’autre bord du Rhin. Voici dans ce papier le prix de sa course. Là sont enterrés mon père, ma mère et mon frère. Il s’y trouvera bien quelqu’un pour me mettre à côté d’eux. » Et elle s’écriait : « Sont-ils abandonnés de Dieu jusqu’à croire qu’on soit damné pour ne pas croire à l’infaillibilité du pape ? » Cependant la délivrance approchait ; ce cœur qui n’avait connu que les fièvres de la charité allait bientôt cesser de battre. Le 28 janvier 1872, elle expira en disant : « Seigneur Jésus, je vis en toi, je meurs en toi. »

Après sa mort, tout se passa comme elle l’avait prévu. On la dépouilla du vêtement de son ordre, pour témoigner que la communauté la rejetait comme un membre indigne, On avait tant de hâte de se débarrasser de son corps qu’avant l’heure convenue, il fut dépêché de l’autre côté du fleuve, sous la seule garde des bateliers, qui amarrèrent leur barque devant une auberge où ils s’empressèrent de se rafraîchir. Quand la princesse de Wied arriva, des enfans riaient et s’ébattaient autour de cette morte. Elle fut portée dans la salle commune de l’auberge, au milieu des brocs et de guirlandes flétries qui pendaient aux murs, souvenir fané d’un bal récent. Pour la conduire au cimetière, on attendit le train de Bonn, qui amenait des amis et quelques-unes des servantes de l’hôpital, qu’on n’avait pu empêcher « d’aller avec la mère. » Elle fut déposée dans sa fosse, où l’on répandit des fleurs, on récita quelques prières, et pelletée par pelletée l’éternel repos descendit sur ce cercueil que l’église avait maudit.

Les mains impies ou imbéciles qui ont dépouillé une sainte femme de la robe qu’elle avait honorée ont fait une œuvre qui a déçu leur attente. Il est des victoires funestes, fatales aux vainqueurs. Bossuet, qui aimait à vaticiner et qui s’est trompé dans toutes ses prophéties, avait salué la révocation de l’édit de Nantes comme un événement fertile en conséquences heureuses ; il se représentait déjà l’hérésie à jamais abattue, les troupeaux égarés revenant en foule, les églises trop étroites pour les recevoir, l’unité rétablie, la foi triomphante, et il entonnait les louanges du nouveau Constantin, du nouveau Théodose. Madame, mère du régent, n’avait ni l’éloquence de Bossuet ni sa plume d’or ;