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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/621

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Ce 28 juillet.

Quel horrible spectacle s’offre à mes yeux en m’éveillant ! Je vois de mon lit une bierre couverte d’un drap blanc, au milieu de la cour, devant la demeure de celle qu’on vient d’y enfermer. C’est elle, ce sont ses membres, ce sont ses traits ; qu’est-il donc arrivé ? Ceux qui l’aiment souffrent que la terre la couvre à jamais.

Je vois encore cette bonne femme dans ses vêtemens villageois, étincellante de vie, robuste, joyeuse, sans défiance de l’avenir, à cinquante ans mariée depuis huit mois à un homme plus jeune qu’elle, qui l’aimait, qu’elle aimait, enyvrée de ce retour de printems à la fin de son automne, reconnaissante de ce bonheur inatendu, consacrée aux soins des malheureux, perfectionné par la félicité, un ange dans la jouissance, spectacle aussi beau et plus doux qu’un ange dans l’infortune. Une maladie contagieuse, la petite vérole, la saisit, et elle meure et son cadavre occupe la place qu’elle remplissait pendant sa vie ! Il suffit d’avoir vu vivante celle qu’on voit ensevelir, pour frémir de tous ses sens à ce spectacle. Au-dessus de sa chambre étoit une horloge, et, la sachant à l’agonie, chaque coup que j’entendois : « Voici, m’écriois-je, le dernier pour elle, une âme va s’envoler vers le ciel, elle va savoir ce que les plus grands esprits ignorent. » Quelle image de dégoût et de terreur la mort représente, la mort en général ; la sienne ne fait pas la même impression ; un regret sensible, une espérance consolante, voilà ce qu’elle rappelle. La destruction, cette pensée terrible, ne frappe plus l’esprit, et notre âme d’avance se détache de ce corps que le temps, consumera. Mais la mort de ce qu’on aime ! Dieu, ces idées sombres pour la pensée, que seroient-elles pour le cœur ! L’on verrait ces ministres de mort porter leurs mains sur ce qu’on aime ; au bruit de leurs chants funèbres, ils vous enleveroient ce corps qu’on s’efforceroit de ranimer par les cris de son désespoir. Chaque son de la cloche annoncerait les pas qu’ils feroient vers la tombe, et son silence plus affreux encore signifieroit que tout a disparu. Non, de tels malheurs quand on les sent, on ne les supporte pas. Ah, souverain don de la Providence, bonheur de pouvoir mourir, que vous calmez mes craintes ! Quand mon cœur égaré se représente les plus horribles malheurs, immortelle où fuirois-je ? Comment échapperais-je à la terreur ? mais la douce pensée de ma mort ôte à celle de ce qui m’est cher une partie de son horreur. Cependant quand l’instant de la séparation sera venu que j’expire la première ; cet instant où j’apprendrois la mort de ce que j’aime, cet instant que je lui survivrais, rassembleront trop de tourmens. J’ai attaché ma vie à ceux qui suivant les probabilités ont moins d’années à parcourir. Oh ! mon Dieu, du fond de mon âme, entends l’accent le plus vrai qui en sait jamais sorti, épargne à mon cœur un malheur que je ne veux pas