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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/613

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j’ai pris auprès de lui l’habitude de croire que l’on voyait clair dans mon cœur. » M. Necker ne flattait pas davantage tous les goûts de sa fille ; entre autres il s’attachait à combattre celui qu’elle témoigna de bonne heure pour la carrière littéraire, et lorsqu’il la voyait dès l’âge de quinze ans s’absorber dans la composition de quelque nouvelle ou de quelque pièce de théâtre, il l’appelait M. de Sainte-Écritoire. Peu s’en fallut même qu’il ne réussît à détruire chez elle ce penchant. Voici, en effet, ce qu’elle écrivait dans un journal qu’elle tint pendant quelques mois, à l’âge de dix-neuf ans :

Mon père a raison. Que les femmes sont peu faites pour suivre la même carrière que les hommes ! Lutter contre eux, exciter en eux une jalousie si différente de celle que l’amour leur inspire ! Une femme ne doit avoir rien à elle et trouver toutes ses jouissances dans ce qu’elle aime. Je me peins Mme de Montesson [1] versant des larmes sur la chute de sa pièce. Et quel effet feront les mêmes larmes quand la sensibilité les fera couler ! Si l’on pouvait en avoir de bleues, de jaunes, de différentes couleurs, je passerais d’en répandre sur des sujets différens ; mais les mêmes seront versées pour l’amour-propre et pour la tendresse. C’est horrible !

Cependant l’influence de M. Necker, même à cette époque, ne fut pas assez forte pour empêcher sa fille d’entreprendre son portrait. C’était le moment où Mme Necker écrivait celui que M. Necker a eu plus tard l’idée assez singulière de publier à la suite des Pensées et Mélanges de sa femme. Piquée d’émulation, Germaine Necker voulut faire de son côté, en traitant le même sujet, l’essai d’une faculté naissante qu’elle avait employée jusqu’alors à écrire des nouvelles ou des drames. Le portrait qu’elle traça commence ainsi :

Je choisis un sujet qui passe mes forces ; mais quand j’aurai écrit tout ce que je puis exprimer, je sentirai encore qu’il reste tout ce qu’il m’a été impossible de rendre et je saurai mieux que personne combien je suis loin d’avoir tout dit. Je demande donc d’avance qu’on rende justice à mon cœur, et si la nature ne m’a pas accordé ce style brûlant qui transmet les plus vives émotions de l’âme, qu’on ne croye pas ce que j’écris égal à ce que j’éprouve.

Pris par sa femme et sa fille pour juge du concours, M. Necker refusa de se prononcer ; mais sa fille crut deviner ses sentimens en

  1. Charlotte-Jeanne Béraud de la Haie de Riou, marquise de Montesson, née en 1739, morte en 1798, unie par un mariage secret au duc d’Orléans. Elle avait fait représenter au Théâtre-Français, le 6 mai 1785, une pièce intitulée la Comtesse de Chazelles, qui dut être retirée à la suite d’un insuccès complet.