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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/606

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ni que les dons naturels de l’intelligence pussent suppléer à une instruction solide. Le travail, la conscience, l’effort, tenaient trop de place dans sa propre vie pour qu’elle crût pouvoir se dispenser d’appliquer à l’éducation de sa fille le même système de contrainte morale et intellectuelle qu’elle s’imposait à elle-même. Elle ne voulut souffrir entre elle et son enfant aucun intermédiaire et entreprit de lui transmettre directement les connaissances précises qu’elle-même avait reçues autrefois de son père. Quelques années plus tard, trouvant peut-être que son mari ne rendait pas une suffisante justice aux soins qu’elle avait donnés à l’éducation de sa fille, Mme Necker lui rappelait dans une lettre toutes les peines qu’elle avait prises :

Pendant treize ans des plus belles années de ma vie, lui écrivait-elle, au milieu de beaucoup d’autres soins indispensables, je ne l’ai presque pas perdue de vue ; je lui ai appris les langues et surtout à parler la sienne avec facilité ; j’ai cultivé sa mémoire et son esprit par les meilleures lectures. Je la menois seule avec moi à la campagne pendant les voyages de Versailles et de Fontainebleau ; je me promenois, je lisois avec elle, je priois avec elle. Sa santé s’altéra ; mes angoisses, mes sollicitudes donnèrent un nouveau zèle à son médecin, et j’ai sçu même depuis qu’elle exagéroit souvent des accès de toux auxquels elle étoit sujette pour jouir de l’excès de ma tendresse pour elle ; enfin je cultivois, j’embellissois sans cesse tous les dons qu’elle avoit receu de la nature, croyant que c’était au profit de son âme, et mon amour-propre s’étoit transporté sur elle.

Durant ces treize belles années où l’écolière mit singulièrement à profit les leçons d’une maîtresse aussi dévouée, aucun nuage ne vint troubler leurs relations, et les archives de Goppet contiennent plus d’un affectueux témoignage de la tendresse qui les unissait. Bien que Mme Necker se séparât rarement de sa fille, cependant il arrivait parfois qu’elle était obligée de la laisser seule à Saint-Ouen lorsque quelque affaire l’appelait à Paris. L’enfant, à laquelle la solitude inspirait déjà une horreur invincible, cherchait alors à tromper sa tristesse en écrivant à sa mère des lettres où elle épanchait tout son cœur. Parmi ces lettres, j’en choisirai quelques-unes dont l’écriture est toujours informe, l’orthographe quelquefois vicieuse, mais où la pensée encore enfantine trouve souvent pour s’exprimer un tour heureux :