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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/593

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avec la tienne et tire de cette union une nouvelle ferveur. Mon cher ami, ne te rassasies jamais d’un sentiment que mon cœur rend inépuisable. Que l’instant de ma mort soit le plus haut degré de ton amour, et ce sera le plus beau jour de ma vie.

M. et Mme Necker ne s’étant presque jamais quittés ; toute leur correspondance se borne à l’échange de quelques lettres, affectueuses et gaies quand elles émanent du mari, passionnées et souvent mélancoliques quand elles sont signées par la femme. Parmi ces lettres, j’en choisirai une où nous verrons Mme Necker en proie aux premiers troubles d’un sentiment qui devait porter, pendant plusieurs années, une sérieuse atteinte à son bonheur. Cette lettre date du moment où M. Necker avait commencé à être mêlé aux affaires de la compagnie des Indes, c’est-à-dire de quelques années après leur mariage :

Il me semble, mon cher ami, que je ne t’ai jamais autant aimé que je le fais à présent. Le sentiment qui m’attache à toi pénètre mon âme toute entière ; je ne sens plus mon existence que par toi ; je ne pense jamais à moi qu’en second, et c’est toujours par toi qu’il faut que je passe pour venir jusqu’à mot Si je ne craignois un peu l’inconstance de ton caractère, si je ne m’imaginois qu’une vie agitée t’est nécessaire et que le sentiment sans inquiétude ne subsistèrent pas dans ton cœur, crois que je te ferois sans peine tous les sacrifices imaginables. Je te le dis ici du meilleur de mon cœur : si un ange m’assurait que tu conserverais pour moi dans un désert le même attachement que tu me témoignes à Paris, je t’y suivrais demain sans la plus légère peine et peut-être avec plaisir. J’aimerais à ne jouir et à ne respirer que par toi, et par un sentiment bien différent du tien, je ne goûte qu’avec de pénibles regrets tous les plaisirs qui ne me viennent pas de toi. Voilà le fond de mon âme, et je méconnais bien. Cette manière d’être est invariable ; elle ne me quittera qu’à la mort. Ma devise sur la terre est : Ou toi ou rien.

Après cela, oses me reprocher que j’aime les lettres. Ce n’est plus, mon cher ami, qu’un reste d’habitude que je crois précieuse à conserver à cause de l’activité de mon âme et du vuide où ton absence me laisse. Mais ce reproche devient trop fréquent, et quoique cette inquiétude te rende peut-être plus tendre, j’aime mieux, et j’ose à peine l’assurer, j’aime mieux être moins aimée, et que tu sois plus heureux. Ainsi, je viens faire mes conditions avec toi ; dès l’instant que tu auras abandonné pour jamais la Compagnie des Indes, je te promets, si tu l’exiges, de renoncer à Fenélon et même à prendre la plume sur tout autre objet, et je souhaite de toute mon âme que le sacrifice que je te demande, ne te coûte pas plus que celui que je te ferai ; car, mon cher