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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/585

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dénonciateur. Il s’y décida en croyant, disait-il, « servir la république d’une manière glorieuse ; » Et, en effet, il est incontestable qu’il la servit. C’est un de ces cas de conscience où la morale ne sait que dire et où le devoir est violé, de quelque façon qu’on s’y prenne. Quoi qu’il en soit, Grisel se laissa conduire dans l’endroit qui était le centre de réunion des conspirateurs. C’étaient les Bains chinois, que l’on appelait alors « le Temple de la raison. » Là il fut mis en relation avec l’un des principaux conjurés, Darthé, qui fat plus tard condamné à mort et exécuté avec Babeuf. Grisel, dès lors décidé à aller jusqu’au bout de l’entreprise pour la faire échouer, se confia au commandant de son bataillon, qui lui donna le conseil de ne pas hésiter et de n’écouter que l’intérêt public. Grisel ne se contenta pas du rôle de délateur ; il fit les choses plus grandement et devint agent provocateur. On lui attribue un pamphlet violent destiné à l’armée sous ce titre : Lettre de Franc-Libre, soldat de l’armée parisienne, à La Terreur, soldat de l’armée du Rhin [1]. Cette lettre fut reçue avec enthousiasme par les habitués des Bains chinois.

Mais jusque-là Grisel n’avait vu encore que les dehors de la conspiration. Il fut bientôt initié aux derniers secrets. Il est conduit le soir, avec force mystère, dans une maison de la rue de la Grande-Truanderie, où il se trouve en présence de cinq personnes qui composaient le comité insurrectionnel, le directoire secret destiné bientôt à remplacer le gouvernement du même nom. C’étaient Darthé, Babeuf, Buonarotti, Germain et Didier. Grisel les embrassa : « Je donnai, dit-il dans sa déposition, un baiser à Darthé, non pas le baiser de Judas à Jésus, mais celui de Judith à Holopherne. » Il proposa d’abord une pétition aux cinq-cents pour demander le soulagement des misères du peuple : « Il s’agit bien de prendre l’attitude de supplians, s’écria Babeuf, quand on a les armes à la main. » Bientôt un nouvel adepte se présentait. : c’était Rossignol, l’ancien général de la Vendée. Celui-ci s’opposait à la loi agraire, qu’il croyait reconnaître dans les plans des conspirateurs. Babeuf protesta contre cette imputation de loi agraire, puis il fit lecture de deux actes insurrectionnels, le premier qui a été conservé, et le second que nous n’avons plus. Celui-ci, selon Grisel, ordonnait le pillage et le massacre général des nobles et des riches. Grisel n’eut pas le courage de s’associer, même en apparence, à de tels crimes, et il essaya encore de décourager les conjurés en leur montrant leur impuissance. Mais, s’apercevant qu’il excitait leur

  1. M. Ed. Fleury (Vie de Babeuf, p. 169) attribue cette lettre à Grisel. Cependant, dans le procès, elle est citée par l’accusation comme une des pièces incriminées, et mise à la charge des prévenus. On ne voit pas qu’ils on aient rejeté la responsabilité sur leur dénonciateur.