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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/428

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peut supposer, si l’on veut, d’après les papiers trouvés chez Robespierre et quelques notes citées par Courtois dans son Rapport [1], que Robespierre nourrissait au fond de son cœur une pensée de haine contre la richesse. Mais quelques-unes de ces notes étaient raturées, et on ne sait quand elles avaient été écrites ; enfin, elles ne concernent que la pensée et non les actes. A en juger ostensiblement, tout porte à croire, d’après les faits précédens, que le socialisme de Robespierre n’a été qu’une opinion de circonstance, mais qu’il n’a pas voulu en faire une doctrine de gouvernement.

Cela est vrai de la convention tout entière. Toutes les paroles que nous avons citées sont en général des déclamations vagues et isolées, non suivies d’effet. Loin d’avoir la pensée de porter atteinte à la propriété, la convention avait décrété la peine de mort contre quiconque proposerait la loi agraire (17 mars 1793). Aussi ne doit-on pas s’étonner de voir un conventionnel, Baudot, dont Edg. Quinet a eu entre les mains les mémoires manuscrits, protester contre l’accusation de communisme et de loi agraire portée contre la convention : « La convention nationale, disait Baudot [2], n’avait pas sur la propriété une autre opinion que celle du code civil ; elle a toujours regardé la propriété comme la base de l’ordre social. Je n’ai jamais entendu aucun membre de cette assemblée prononcer une parole ou faire une proposition contraire à ce principe. » — « J’étais opposé à Robespierre, dit-il encore, parce que je n’ai jamais vu en lui un but déterminé. Il parlait sans cesse de vertu et de bonheur du peuple. Mais ce sont là des mots d’une bien grande étendue. On ne voyait pas où il en voulait venir. » Il y a sans doute quelque exagération à dire qu’on ne trouverait pas dans la convention une seule parole contre la propriété ; mais ce ne sont que des mots ou des actes isolés, le plus souvent de simples divagations déclamatoires. La doctrine officielle, publique, effective de la convention a été la doctrine de la propriété individuelle. Le communisme systématique n’avait été soutenu par personne avant Babeuf. C’est en lui qu’il faut étudier cette doctrine ; c’est avec lui que commencent ces projets de révolution sociale qu’on a vus si souvent se renouveler depuis. Ce sera l’objet d’une nouvelle étude.


PAUL JANET.

  1. Buchez, t. XXX, p. 126-127. « Les dangers intérieurs viennent de la bourgeoisie pour vaincre le bourgeois, il faut rallier le peuple. — Quels seront nos ennemis ? — Les hommes vicieux et les riches. — Quand le peuple sera-t-il éclairé ? — Quand il aura du pain, et que l’intérêt du riche sera confondu avec celui du peuple. — Quand sera-t-il confondu ? — Jamais. » Notons que ces dernières lignes étaient raturées.
  2. Cité par Quinet (la Révolution, t. II, p. 93).