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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/426

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convention et au club des jacobins [1], et dans ce discours, on peut en effet démêler une tendance incontestable au socialisme. Tout en déclarant que « la loi agraire est un fantôme et l’égalité des biens une chimère, » il demandait à « compléter » la théorie projetée par Condorcet. Il reprochait aux girondins de n’avoir pas compris que la propriété, comme tous les autres droits, a besoin d’être « limitée. » En conséquence, il proposait quatre articles additionnels qui furent votés aux Jacobins et que la convention renvoya au comité de constitution. Le premier définissait la propriété « le droit de jouir et de disposer de la portion de biens qui est garantie par la loi. » Le second déclarait que le droit de propriété est « borné comme les autres ; . » dans le troisième il était dit que ce droit « ne peut préjudicier à l’existence de nos semblables, » et dans le quatrième que « toute possession qui viole ce privilège est illégitime et immorale. » Il demandait, en outre, que la constitution déclarât « que tous les hommes sont frères, » que « celui qui opprime une nation est l’ennemi de toutes les autres, » que « le souverain de la terre est le genre humain. » Enfin, dans le même discours, il proposait que les citoyens indigens « fussent dispensés de contribuer aux dépenses publiques [2]. »

Ce discours, et celui qui fut prononcé par Robespierre aux Jacobins, étaient évidemment une avance faite aux partis extrêmes de la convention et même aux hébertistes et à Anacharsis Clootz. Comment s’expliquer autrement cette phrase sur « la souveraineté du genre humain » que l’on ne trouve nulle part dans les discours de Robespierre ? Nous avons vu plus haut quelle a été la déclaration des droits des hébertistes. Pour l’emporter sur eux aux Jacobins et pour triompher des girondins à la convention, il était nécessaire de rompre avec les doctrines de ceux-ci et de faire des concessions aux doctrines de ceux-là. Mais était-ce bien là la vraie pensée de Robespierre ? y est-il resté fidèle et n’a-t-il pas changé de principe avec les circonstances ? C’est une conjecture que l’on doit à la sagacité d’Edgar Quinet, et que l’examen des faits vérifie complètement.

En effet, le discours où Robespierre propose de limiter le droit de propriété à la portion de biens garantie par la loi est du 24 avril 1793 : c’est le moment de la grande lutte entre la gironde et la montagne. Il s’agit d’écraser les girondins. Il était donc opportun de dénoncer ceux-ci comme partisans d’un droit de propriété illimité qui, suivant Robespierre, n’était que le droit d’oppression des riches sur les pauvres. Mais la gironde est vaincue ; un mois après, la discussion sur la constitution recommence à la convention. Le projet

  1. La discussion eut lieu aux Jacobins le 21 avril 1793, et à la convention le 24 avril.
  2. La discussion eut lieu aux Jacobins le 21 avril 1793, et à la convention le 24 avril.