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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/297

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population, qui réclame, avec grande raison, en un temps où les impôts sont devenus si lourds, quelque chose de plus positif que des assurances de félicité future. M. de Manteuffel disait naguère aux habitans de Mulhouse : « Que nous soyons Suisses, Allemands ou Français, avant tout nous voulons vivre. » On ne pouvait indiquer avec plus de sagacité le nœud du problème. Qu’ils soient catholiques, protestans ou juifs, ce qu’Alsaciens et Lorrains demandent avant tout, c’est en effet de vivre, et tous, d’un commun accord, ils estiment qu’on ne vit point sous l’égide allemande, que c’est tout au plus si, en s’ingéniant beaucoup, on réussit à végéter sous ce régime qui n’assure ni le pain du corps ni celui de l’esprit, ni les satisfactions de la vie individuelle, ni celles de la vie nationale, et qui n’offre pour alimens que la désespérante monotonie d’une politique toute personnelle, aussi dépourvue de grandeur que fertile en ennui, et les inquiétudes toujours renaissantes qu’entretient chez les contribuables un état omnipotent qui, dans son individualisme germanique, absorbe et ramène tout à lui. Si tel est l’idéal allemand, les Alsaciens et les Lorrains refusent pour leur part de s’y associer, car ils sentent qu’accepter la « culture » que l’Allemagne leur apporte sous cette forme, ce serait pour eux reculer et se replonger dans le grand tout : or, un peuple intelligent n’abdique ni ne se suicide, et c’est pour cela qu’ils continueront à résister à leur sort.

M. de Manteuffel se verra ainsi progressivement amené, par l’inertie calculée des populations d’Alsace-Lorraine, à restreindre sa mission à la garde du « glacis de l’empire, » que les fonctionnaires de M. Herzog continueront à régir en pays conquis, en attendant que la Prusse le médiatise ou que la Providence l’affranchisse. La seule crainte des Alsaciens et des Lorrains est que, si la situation actuelle se prolongeait outre mesure, l’empire germanique, en continuant à introduire chez eux et à y développer à sa guise ses lois militaires, ses institutions judiciaires, ses règlemens administratifs et ses conceptions fiscales, ne finisse par réduire leurs belles provinces, autrefois si riches et si prospères, au triste état des deux îles de Tohu et Bohu, « èsquelles Pantagruel, Panurge et leurs compagnons ne trouvèrent que frire : Bringuenarilles, le grand géant, avoit toutes les paëlles, paëllons, chauldrons, coquasses, lichefrites et marmites du païs avallé, en faulte de moulins à vent, desquels ordinairement il se paissoit. »