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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/293

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M. de Manteuffel a prouvé qu’il ne connaît encore qu’imparfaitement l’histoire de l’Alsace, quand il est venu invoquer auprès de ses habitans actuels une communauté historique et politique de sept siècles avec le vieil empire germanique. En réalité, toute cette longue période de l’histoire d’Alsace n’a été que l’histoire de la revendication et de la défense de ses libertés contre les empereurs d’Allemagne qui, toujours besogneux, avaient coutume de les lui vendre à beaux deniers comptans. L’empire ne songeait à l’Alsace que pour réclamer d’elle des subsides en hommes ou en argent : cela lui arrivait souvent, il est vrai, mais les villes alsaciennes ne les lui accordaient que moyennant l’octroi de bons privilèges bien effectifs. Strasbourg surtout, dont les florins et les ducats étaient fort réputés outre-Rhin, avait eu tant d’occasions de les dépenser en achats de parchemins que, dès le XVe siècle, elle possédait, outre une soixantaine d’autres franchises, grandes et petites, le droit de conclure des traités politiques même avec l’étranger et la dispense de rendre foi et hommage à l’empereur. Moins d’un siècle plus tard, elle résistait courageusement, au tout-puissant Charles-Quint, en même temps qu’elle correspondait avec François Ier, qui l’appelait « sa très chère et grande amie. » C’est là, on le concédera, un genre d’autonomie auquel ressemble peu ce que nous voyons aujourd’hui. Pendant les sept cents ans dont parle M. de Manteuffel, c’est à la Suisse bien plus qu’à aucun des états allemands qu’il convient de comparer l’Alsace, avec cette seule différence que l’une, grâce à la conformation de son territoire et la seule énergie de ses montagnards, a pu s’affranchir du joug impérial par les armes, tandis que l’autre a dû s’y prendre par des voies plus lentes, en usant de patience, de persévérance et de diplomatie. Du moins l’Alsace apprit-elle à ce régime à ne compter que sur elle-même et à se passer de l’empire aussi bien que de l’empereur : ainsi s’est développé dans sa population cet esprit démocratique qu’on lui a parfois reproché bien à tort, car il n’est autre chose qu’un vif sentiment d’indépendance et d’égalité qu’a engendré de très bonne heure, dans ce pays de petite propriété et de médiocres fortunes où personne ne s’est jamais senti écrasé par la prépondérance du voisin, un état social qui n’a guère connu que de nom l’oppression féodale et les relations de patron à client. Aussi la Prusse à-t-elle vainement attendu que les Alsaciens vinssent pour solliciter des grâces ou réclamer des faveurs qu’elle était toute disposée à leur accorder afin de les gagner et de les mieux compromettre. Les vieilles traditions de franchises municipales ont appris à ces populations et les ont habituées à parler, opiner et agir librement, selon leurs convictions, et à ne rien demander au pouvoir que le respect de leur droit et de leur liberté, c’est-à-dire le moins d’impôts et de