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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/286

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ses produits, mais l’Amérique restera toujours prête à accueillir les populations germaniques que les flottes marchandes de Brème et de Hambourg suffisent à peine à y déverser assez vite au gré des émigrans. Le dernier mot de la « culture » allemande sous le nouvel empire serait-il donc la production et l’élève d’enfans qui, à peine arrivés à l’état d’hommes faits et d’instrumens productifs, n’ont rien de plus pressé que de s’exporter eux-mêmes dans les solitudes du Far-West ? On le croirait en voyant où le système prussien a conduit l’Allemagne tambour battant.

Et pourquoi tout cela ? Uniquement pour défendre, retenir et garder l’Alsace-Lorraine coûte que coûte. Voilà dix ans bientôt que l’Allemagne geint, s’épuise et se mine sous l’appréhension d’une revanche imminente, dont la Prusse ne se lasse point d’agiter devant elle le fantôme. Que la Prusse y ait intérêt, cela n’est douteux pour personne, et d’ailleurs il n’est pas mauvais que l’Allemagne, pour sa punition, demeure sous l’obsession de ce perpétuel cauchemar, qui, dès les premières heures, a troublé la joie de son triomphe et qui devient plus angoissant à mesure que la France se relève. Assurément non, la France n’oublie pas et ne peut oublier ses provinces perdues, mais où trouver, même en Alsace-Lorraine, l’homme assez fou pour lui conseiller d’engager une fois de plus le jeu aventureux des batailles, en vue de combattre une politique d’un autre âge qui ne vaut pas en vérité qu’on lui sacrifie une vie d’homme, alors que le cours pacifique des événemens se charge si bien, à lui tout seul, de faire voir ce qu’une telle politique a de fatalement débile ?

Une revanche ! pourquoi faire et à quoi bon ? Dans l’espoir de récupérer les milliards ? Que l’Allemagne se rassure : sa pauvreté la protège à cet égard bien mieux que ses forteresses. « Où il n’y a rien, le roi perd ses droits, » disait-on en France au temps où les rois y régnaient, et il en serait absolument de même pour une république, si triomphante qu’elle pût être et quelque âpreté qu’elle voulût mettre à pressurer ce pays épuisé. Ou bien serait-ce pour tenter de reprendre l’Alsace-Lorraine de vive force ? Hé ! qui ne voit que la pire des revanches que les Allemands eussent à redouter est justement celle que leur inflige le souci de la possession et de la garde de cette province qui avait allumé leurs convoitises, et les avait surexcités jusqu’à la frénésie, et qui les navre et les ruine depuis qu’ils l’ont ravie ? Ils expérimentent à leurs dépens que la conquête est devenue, au siècle où nous sommes, le plus onéreux des moyens d’acquérir et que c’est de nos jours une mauvaise et chanceuse industrie de demander sa subsistance aux dépouilles du voisin. Cette dure leçon, qui atteint le conquérant tout à la fois dans son orgueil de race et dans sa fortune, les deux choses qui