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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/285

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victoires, elle puisse, par un désarmement, échapper à la ruine. Que l’Europe maintienne donc ce qu’elle a permis qui se fît : le temps et l’Alsace-Lorraine se chargeront du reste, et la France, que vise spécialement la politique prussienne, est heureusement assez riche pour soutenir victorieusement cette lutte d’armemens à outrance.

Aussi bien, c’est le désir des Allemands eux-mêmes de ne point désarmer : ils tiennent à jouir de leur nouvelle loi militaire, comme le Reichstag l’a déclaré par un vote récent. M. de Bismarck, qui ne dédaigne aucun petit moyen quand il le croit propre à concourir au succès de ses plans, avait songé, alors qu’il caressait le projet auquel j’ai fait allusion plus haut, à y préparer en Europe une opinion publique favorable. C’est dans ce dessein qu’il a personnellement correspondu avec le professeur Sbarbaro de Naples, le sénateur Jacini de Rome et le député de Bühler de Stuttgart. Celui-ci n’était pas le premier venu : administrateur des domaines de la famille de Hohenlohe, il s’est persuadé qu’en lui faisant l’honneur de lui écrire, le chancelier attendait de lui une collaboration sérieuse et qu’il remplirait un devoir envers ses maîtres en servant la cause du désarmement européen. Aussi, oubliant que de tous les genres d’esprit, le meilleur est encore l’esprit d’à-propos, il est venu en toute candeur porter à la tribune une proposition qui retardait de quinze grands jours sur les événemens, — mais ce n’est pas pour ce motif que le Reichstag l’a repoussée presque unanimement. Au fond, comme il lui arrive parfois, le parlement n’avait une fois de plus rien compris du tout à l’économie de la loi que M. de Bismarck lui avait fait voter : il croyait sérieusement que l’Allemagne avait un urgent besoin des forces nouvelles qu’on avait obtenues de lui. Le résultat le plus clair de toute cette campagne du « septennat », un instant si grosse de périls pour l’Europe, aura été en définitive de conduire un peu plus vite le peuple allemand à la ruine et à la réduction à l’absurde de la politique militaire de ses gouvernans. Son budget se trouve grevé pour sept ans de plus d’un supplément d’une trentaine de millions de charges annuelles, et les exercices périodiques imposés aux hommes de la réserve, — vrai chef-d’œuvre d’invention au cas où les projets de désarmement eussent abouti, — n’auront d’autre effet, dans les circonstances actuelles, que de précipiter l’émigration de tous ceux qu’atteint cette nouvelle charge personnelle ainsi que la menace d’un impôt militaire. La politique de M. de Bismarck paraît déjà entrée dans sa saison d’automne : il assiste à la récolte des fruits qu’il a si abondamment semés. Après la ruine financière et la stagnation industrielle et commerciale, voici venir maintenant l’exode et le dépeuplement de l’Allemagne valide. L’industrie allemande se plaint non sans raison d’avoir perdu ses meilleurs débouchés, surtout en Amérique, pour la plupart de