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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/283

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subit où ce simple fait d’une modification devenue nécessaire dans le gouvernement britannique a jeté la politique de la chancellerie de Berlin, que M. de Bismarck ait mis tout son enjeu sur ce projet de désarmement pour lequel il s’était assuré le concours de l’Autriche et du ministère Beaconsfield, et par lequel il espérait arriver tout au moins à tirer l’Allemagne de ses embarras financiers. Ses velléités de villégiature se sont trouvées brusquement et indéfiniment ajournées, et il lui a fallu d’urgence reporter son attention vers la politique intérieure pour tâcher de trouver sur la route de Canossa un appui qu’il sent ailleurs lui échapper de toutes parts.

Cet effondrement de sa politique étrangère en marque le point faible, en ce qu’il montre combien elle s’accommode peu des fluctuations de la vie parlementaire même chez les peuples voisins, et qu’elle ne doit ses succès qu’à des coups de surprise opérés à la faveur de l’inertie générale. L’histoire hésitera peut-être à reconnaître à M. de Bismarck les qualités de grand politique et de véritable homme d’état, mais elle le consacrera assurément diplomate accompli. On ne se souvient pas assez que c’est à Francfort, au sein de la défunte diète germanique, où s’agitaient dans une confusion si naïve toutes les mesquineries humaines, que le futur chancelier impérial a fait ses premières armes ; c’est là qu’il put s’exercer à loisir au mépris des hommes et au dédain de l’opinion publique, qu’on dit être les deux qualités primordiales de quiconque aspire à la domination, et c’est au sortir des séances de la diète que, dans ses lettres familières à sa femme et à sa sœur, la comtesse d’Arnim, il s’essayait à ses premières boutades sur la comédie politique. Ç’aura été le coup de maître de ce grand ironique d’avoir réussi, dans l’intérêt de la politique prussienne, à faire, vingt ans durant, de l’Europe entière une immense diète de Francfort, dont il s’est amusé à jouer avec l’habileté d’un homme rompu à toutes les roueries de la procédure austrégale. Il a fait ainsi travailler, à tour de rôle, chaque puissance pour le roi de Prusse, ne payant jamais qu’en billets à La Châtre. Mais l’Europe paraît lasse enfin de travailler pour M. de Bismarck et son roi, car elle sait maintenant ce qu’il lui en a coûté d’inquiétudes, de troubles et d’argent, d’avoir laissé défaire, au profit de la Prusse, l’équilibre constitué par la paix de Westphalie et consacré par les traités de 1815. La conquête de l’Alsace-Lorraine et la ferme volonté du conquérant de se maintenir à tout prix en état de défendre cette conquête par les armes, ont été cause de tous les maux dont le monde civilisé gémit depuis lors, sans y entrevoir, encore de remède ni d’issue. Qu’on supprime par la pensée la question alsacienne, qu’on suppose que le vainqueur se fût montré modéré dans la victoire, et tout aussitôt on se convaincra que toutes les misères politiques et économiques dont