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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/277

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que lui imposait, sur sa frontière éventrée, un voisin qui fait couramment enseigner dans ses écoles que les vraies limites de la France sont celles que le traité de Verdun a assignées il y a dix siècles à Charles le Chauve, et que tout ce qui se trouve en deçà fait partie du domaine germanique « situé à l’étranger » (Deutsche Aussenlähder) [1].

Ce qui trompe l’Allemagne, dans la pratique de sa politique de conquête, et ce qui enhardit la Prusse, c’est que cette dernière, imbue des vieilles traditions sur lesquelles s’est fondé son accroissement personnel, à une époque où le droit moderne n’était pas né, n’a guère, jusqu’à ces derniers temps, opéré qu’en famille, et que l’Allemand, toujours subjectif, est trop enclin à juger les autres d’après lui-même. Or l’Allemagne n’offre encore que les élémens d’une race sans cohésion ni individualité ; elle forme un grand tout bien vivace, je l’accorde, fécond surtout, mais politiquement encore confus et grouillant, n’ayant ni conscience de lui-même, ni système nerveux. Véritable vagina gentium, selon l’expression que Jornandès appliquait au VIe siècle à la race gothe, la race allemande est peut-être aujourd’hui, entre toutes les races civilisées, la seule dont on puisse impunément détacher au hasard une bouture ou un bourgeon pour le transplanter ailleurs, sans que l’ensemble s’en ressente et avec des chances d’autant plus certaines de succès qu’un groupe quelconque d’Allemands renferme toujours suffisamment de marchands, de pédagogues et de femmes prêtes à accepter dans toute leur étendue les durs labeurs de la maternité, pour fonder un centre nouveau ou une colonie viable. C’est là qu’est la force de l’Allemagne, mais en même temps le secret de son incapacité politique et de son impuissance comme nation. Le trop plein de population qu’elle épanche sur le monde entier s’absorbe et se résorbe sans garder trace de son origine ni regret du foyer natal. Un Allemand américain n’est pas un Américain allemand. Ce fait a été vérifié si souvent que les philosophes allemands, qui aiment à se rendre compte de tous les phénomènes, en ont déduit que leur race n’est apte qu’à « se réaliser hors d’elle-même. » Peut-être est-ce pour cela qu’elle s’est faite conquérante sur le tard. En d’autres termes qui, ceux-là, n’ont rien de métaphysique, l’Allemand ne prend toute sa valeur qu’employé en coupage : la pureté de race dont il est si fier est justement ce qui le rend politiquement et socialement si inerte, si passif et si docile à subir la loi du plus fort.

En France, où, depuis quatorze siècles, les peuples les plus divers se sont rencontrés et fondus, au point qu’on peut demander sur

  1. Voyez dans la Revue du 1er juin 1876, un article de M. F. Brunetière sur l’enseignement de la géographie on Allemagne.