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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/274

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au change et qu’il va même jusqu’à concéder qu’ils y ont perdu, ce qui, soit dit en passant, n’est guère flatteur pour l’empire allemand. Mais quand, tout en disculpant la politique de conquête, il recommande aux conquis la politique de la soumission à ce qu’il appelle les « décrets de la Providence, » nous croyons qu’il fait fausse route. L’empereur d’Allemagne, avant lui, avait déjà exhorté à différentes reprises les Alsaciens à se plier aux « arrêts de l’histoire, » à quoi les Alsaciens ont objecté qu’on paraît bien pressé à Berlin de coucher l’histoire par écrit et de tenir pour arrêt historique ce qui pourrait bien n’être qu’un moment de l’idée, suivant la doctrine hégélienne du perpétuel devenir. Il en est un peu de même de ces décrets providentiels que les Allemands ont eu tant hâte d’interpréter en leur faveur. Il faut, pour juger de ces choses, un peu de « reculée, » comme disent les artistes, et le temps seul vous met au point de perspective qui permet d’y voir clair, surtout depuis que les hommes s’appliquent si fort à embrouiller les écheveaux.

Le moindre défaut de cette argumentation théologique est de ne convaincre que ceux qui en tirent profit : il y a longtemps qu’on a dit qu’il existe deux livres, la Bible et les Pandectes, qui jamais ne restent muets pour qui les interroge, et M. de Manteuffel assurément n’ignore pas que, si l’Évangile recommande la soumission à la volonté divine, il enseigne aussi que « les jugemens de Dieu sont impénétrables et ses voies incompréhensibles. » Alsaciens et Lorrains l’ont bien reconnu, et leur perplexité dans leurs cruelles épreuves a été d’autant plus grande que les Allemands eux-mêmes n’ont jamais réussi à se mettre d’accord sur le point de savoir si c’est pour sa punition ou son bonheur que l’AIsace-Lorraine a été conquise par eux. En tout cas, la population victime de cette conquête n’a pu se persuader qu’il fût écrit que son territoire devait être un jour érigé en « pays d’empire, » que l’institution du Landesausschuss fût d’émanation divine, ni qu’il y eût quoi que ce soit qui indiquât la mission providentielle de la Prusse dans les tâtonnemens par lesquels son administration a si bien révélé son origine purement humaine.

Soumis à la Providence, les Alsaciens-Lorrains l’ont toujours été, et la meilleure preuve qu’ils en donnent, la seule que l’Allemagne ait le droit d’exiger d’eux, c’est qu’ils rendent exactement à César ce qui appartient à César : on assure même que César retient au-delà de son dû. Que veut-on de plus ? L’affection, l’amour, la sympathie, ne se commandent pas. On va, ce semble, un peu loin quand on leur fait un devoir de conscience de « devenir d’autant meilleurs Allemands qu’ils avaient été bons Français. » Il faut avoir fréquenté les universités d’outre-Rhin pour saisir d’aussi profondes