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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/221

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La consolation de celui qui a le malheur d’avoir un maître est de devenir à son tour le maître de quelqu’un ; il se dédommage en commandant de la nécessité d’obéir. Ces mandataires de la nation, qui sont à la merci d’un comité, tiennent à leur tour le gouvernement de leur choix dans une étroite dépendance. Ils ont besoin de lui pour s’acquitter des engagemens qu’ils ont pris et pour satisfaire les passions qu’ils ont promis de servir sans les éprouver toujours. Ils ont sans cesse une requête à présenter, quelque chose à demander, et ils demandent sur un ton impérieux. Tout refus les courrouce, et les faveurs qu’on leur octroie ne leur inspirent qu’une médiocre reconnaissance : le gouvernement n’a fait que son devoir.

Platon, qui a été souvent injuste pour la démocratie et qui en parlait sur un ton fort irrévérencieux, disait que les hommes d’état de son temps étaient chargés de nourrir et d’apprivoiser un grand animal d’humeur difficile, que tout l’art de la politique consistait à étudier les mœurs et les appétits du monstre, à deviner ses goûts, ses désirs, ses fantaisies, à découvrir où il fallait le gratter pour lui être agréable, à savoir par quels gestes, par quels claquemens de la langue on réussissait à l’amadouer. Le premier devoir d’un chef d’état, disait-il aussi, est de déclarer que tout ce qui plaît au grand animal est bien que tout ce qui lui déplaît est mal, qu’il est un juge toujours compétent et toujours infaillible. Les temps sont bien changés. La démocratie athénienne était une aristocratie, un régime de privilégiés, et les Périclès comme les Cléon avaient à régler leurs comptes avec une-assemblée du peuple composée de vingt mille propriétaires d’esclaves. Dans nos grandes démocraties, il n’y a plus d’esclaves, grâce à Dieu, et le peuple ne se rassemble plus. Les gouvernemens modernes ne sont pas tenus de s’occuper beaucoup du grand animal, lequel dans beaucoup de cas n’a pas d’opinion : l’indifférence n’en a pas. Quand ils parlent de l’opinion publique, du vœu populaire, des désirs de la nation, il ne s’agit fort souvent que de l’opinion de tel ou tel, du vœu émis par un comité, du désir exprimé par quelque personnage influent dont on a peur. Mais leur situation n’en est pas plus commode. Peut-être était-il plus facile de faire entendre raison au grand animal qu’il ne l’est de contenter une dizaine de personnages influens, avec lesquels on ne saurait se brouiller sans danger, et ceux qu’il importe le plus de satisfaire, ce sont les plus exigeans, ceux qui crient le plus fort, ceux qui joignent les sommations aux requêtes, ceux qui mettent volontiers leur bonnet de travers, surtout quand ce bonnet est un bonnet phrygien.

C’est un grand avantage dans la vie que d’avoir un mauvais caractère. Il y a dans presque toutes les familles un homme déraisonnable, susceptible, irascible, plein de difficultés ; tout le monde s’applique à le ménager, on s’étudie à adoucir son humeur ; on a de grands égards pour