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Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 40.djvu/182

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« Tout semblait contribuer à l’élever et à l’affermir, a dit de lui le marquis de Villars ; lui seul se manqua à lui-même, et il ne parut digne de gouverner que quand il ne gouverna point. »

Le peuple attendait la diminution des charges publiques et l’abaissement du prix des denrées, l’armée l’arriéré de sa solde, la flotte les approvisionnemens qui lui manquaient, les Espagnols zélés le relèvement de la patrie. Il n’y eut rien de changé sous l’administration de don Juan. La décadence suivit sa marche silencieuse. L’Espagne vit se continuer la même série de revers écrasans qui lui imposèrent la paix de Nimègue.

Plus on avait attendu de don Juan, plus l’opinion se révolta contre lui. On releva le pasquin suivant affiché aux portes du palais :

Vino su Alteza,
Sacò la espada,
Y no ha hecho nada

. « Son altesse est venue, elle a tiré son épée ; et puis, qu’a-t-elle fait ? Rien. »

Le prince écrivit au-dessous :

Villano,
Aun no se ha cogido el grano.

« Imbécile ! la moisson n’est pas encore faite. »

Mais de pareils traits le désolaient, ayant assez d’esprit pour en sentir la pointe. Il devait connaître des déboires plus amers. Les grâces, qu’il avait distribuées d’une main si prodigue, se trouvant cependant moins nombreuses que la meute accourue à la curée, il vit se déclarer contre lui les meilleurs de ses amis ou du moins des hommes qu’il avait droit de regarder comme tels, comme le duc d’Osuna, le comte de Monterey. Ainsi se trouva accomplie la prophétie de Valenzuela : « Son altesse ne connaît pas les tigres, les léopards, auxquels elle a affaire. Je les connais, moi, pour les avoir bravés. » Ses perplexités allèrent croissant, augmentées par son irrésolution naturelle et par le peu de force qu’il se sentait pour porter le poids d’une si vaste monarchie. Son esprit se troubla ; ses traits s’altérèrent. En peu de jours, ses cheveux avaient blanchi.

Ce retour de l’opinion eut pour effet de reconstituer le parti de la reine. Le confesseur du roi, que don Juan avait tiré de son cloître de Salamanque pour s’en faire une créature, le dominicain Moya, se rallia sans vergogne à ses ennemis, sous prétexte que le prince avait mal tenu les promesses qu’il lui avait faites. Ce parti obtint le retour à la cour du prince de Astillano, l’un des nombreux exilés qu’avait faits don Juan ; et comme le confesseur engageait le roi à tenir bon là-dessus contre les objections du premier ministre,